Partenariat empathique pour une restructuration de la vie et de la dignité humaine en Haïti

Le tableau de la santé mentale en Haïti est encore plus décevant pour une population qui vit des quotidiens malheureux dus à une pauvreté extrême, une insécurité grandissante et des évènements sociopolitiques et naturels douloureux. Face à cette situation, le partenariat empathique est plus que jamais important pour le peuple haïtien.

Haïti, mon beau pays qui était avant tout une nation qui symbolisait la liberté et la dignité de la race humaine. Dans les Antilles, on le voyait comme une perle ! Aujourd’hui, ce même pays devient un symbole de violences de toutes sortes, de malédictions pour certains et est souvent ravagé par les catastrophes naturelles et d’évènements politiques, sociaux et économiques. Il faut ajouter la mauvaise gouvernance, la corruption, l’impunité, l’ingérence et l’insécurité totale de la population.

Toutes ces situations susmentionnées, poussent certains scientifiques nationaux et internationaux à poser de nombreuses questions sur l’être haïtien et sur ce qui est à la base de tous ces griefs dans ce pays traumatisé par ses propres enfants et encore plus par ses amis internationaux. Est-ce que l’empathie fait partie de la vie quotidienne de ce peuple, considéré comme celui qui est résilient ?

L’empathie est un concept à la mode dans les recherches scientifiques effectuées en psychologie moderne et considérée comme une attitude psychologique qui prend la perspective de l’autre. Dans cet article, la définition de l’empathie dont je fais le choix est celle de Jean Decety, neuroscientifique franco-américain de l’Université de Chicago « C’est la capacité à reconnaitre les émotions et les sentiments des autres avec une distinction minimale entre les autres et soi-même ». C’est-à-dire celui qui parle et celui qui écoute sont deux êtres empathiques individualisés, différents l’un de l’autre et uniques chacun d’eux.

L’empathie qu’il faut dans notre temps, c’est de pouvoir partager la joie et la douleur de nos proches, de nos amis et de notre environnement. Chez nous en Haïti, il nous faut cette empathie, notre société en a grand besoin. Dans nos communautés, c’est le plus grand bien-être qu’il faut partager à notre génération actuelle et à celle qui viendra. Nous devons tous travailler ensemble, à la maison, à l’école, à l’université et même au travail pour partager ce sentiment dans cette société traumatisée.

Les Haïtiens ont connu de nombreux évènements traumatisants, allant de catastrophes naturelles aux théâtres politiques et sociaux regrettables. En général, les crises ont duré et n’ont abouti à aucune solution possible. Cela étant, tout a recommencé comme s’il n’y avait rien auparavant. Le peuple se sent souvent abandonné et même trahi par ses autorités qui ont pour mission de lui apporter des solutions bien meilleures. Même après chaque évènement naturel, politique et social, sans aucune amélioration sérieuse des conditions lamentables et traumatisantes que le peuple vient de vivre, la tendance est clairement établie : les Haïtiens vivent leurs quotidiens, tout se passe puis s’oublie. C’est ce qu’on appelle aussi la résilience du peuple haïtien, c’est comme si un peuple qui accepte de vivre avec ses traumatismes et leurs symptômes sans résoudre les problèmes et surtout, les racines originelles des traumas, c’est un peuple fort. Quel manque d’empathie de la part des autorités qui sont responsables de l’instance institutionnelle authentique chargée de prendre soin de la nation ! C’est aussi une trahison étatique, puisque ces autorités perçoivent leurs salaires aux contributions mensuelles de ce peuple qu’ils martyrisent quotidiennement et avec une négligence irréfléchie.

A la conquête du partenariat empathique

Le peuple haïtien est la plus grande richesse d’Haïti. D’autant plus que ce peuple est remarquable par sa résilience culturelle, une résilience souvent bafouée. Selon plusieurs études menées par différents professionnels en santé mentale, l’expérience traumatique d’une personne est son histoire personnelle. Elle doit être approchée et traitée dans un contexte culturel, mais respectueux. L’intention actuelle est que le partenariat empathique c’est la nouvelle vision du monde, partagée au sein de la communauté mondiale. On peut définir le partenariat empathique comme la relation qui existe entre deux êtres humains distincts et uniques, où l’un se met à l’écoute de l’autre dans un processus d’amélioration ou de guérison. Autrement dit, c’est un sentiment de partage, une façon de se soucier de la situation de l’autre avec l’idée de l’aider et d’en prendre soin. Dans le contexte haïtien, celui-ci doit être nuancé. Ce qui signifie que notre partenariat empathique doit résider dans la restitution d’une vie nouvelle purement haïtienne. Aujourd’hui, presque chaque Haïtien est une personne brisée par la maladie, par la violence, la misère et la pauvreté, les catastrophes naturelles, la manipulation et les chantages sociopolitiques. Le partenariat empathique que je prône peut aider à la restructuration de la dignité humaine du peuple haïtien, négligé, abandonné, pillé et humilié.

Dans une société où la mauvaise gouvernance, la corruption, l’ingérence, l’injustice, l’insécurité, l’impunité, les alibis règnent et c’est normal de se rétablir, se rebondir est tout à fait une dimension difficile à atteindre, voire inaccessible. Oui, quand les besoins primaires d’un peuple et ses voix ne sont pas pris en compte, ce peuple est envahi par l’incertitude, la peur, l’envie ou même la cupidité qui mènent à l’échec empathique. Ces gens sont devenus tellement anxieux, parfois dépressifs qu’ils sont incapables de penser à eux-mêmes et à autrui. Donc, ils ne préoccupent pas de leurs besoins ni du bien-être de l’autre. Aujourd’hui, les expériences récentes montrent que les débats politiques, les analyses et les beaux discours n’ont rien apporté à Haïti. Ils ne créent que des alibis. Honnêtement, il est préférable de faire place aux exercices thérapeutiques, car notre Haïti est devenu une étude de cas.

Et si l’on pensait à l’amélioration des conditions et à la guérison du peuple haïtien ? C’est évident, dans toute société, les traumatismes ont une certaine incidence sur la vie actuelle des membres qui y vivent. Normalement, il faut traiter les symptômes des traumatismes, mais aussi les causes et les racines. C’est fondamental, puisque la guérison doit se faire tant sur le plan personnel et au niveau social. Le partenariat empathique exige le partage de la souffrance, de la douleur ainsi que du bonheur de l’autre. Il faut se soucier de la situation de l’autre telle qu’elle est, sans être sympathique pour autant. C’est par le partenariat empathique que chaque Haïtien contribuera à bâtir une société décente, une communauté noble et équilibrée, durable et vivable. Cette attitude bienveillante exige de l’attention, de la convivialité, de la tolérance, du temps à l’écoute de l’autre.

Il faut rappeler que ce partenariat empathique dont je fais mention est un processus psychique essentiel à la guérison du patient ou de la patiente des traumatismes quotidiens. Naturellement, tout le monde ou presque tout le monde manifeste un certain niveau d’empathie. Cette approche basée sur la nature même de l’être et au regard de la recherche scientifique doit créer une humanité pour tous entre les membres de la famille humaine, plus spécifiquement entre les membres de la famille haïtienne.

Il faut voir l’empathie comme un concept polysémique, mais on peut considérer aussi qu’il existe de l’empathie émotionnelle, qui consiste à approcher les émotions de l’autre sans les fusionner aux siennes et celle qui est cognitive, qui fait appel à la compréhension des pensées sans y adhérer. Elle exige qu’on laisse l’autre exister dans notre espace privé, prouver son existence à travers son autonomie humaine.

Le partenariat empathique que je prône et que je veux pour la restructuration des valeurs culturelles au sein de notre société combattive et si puissante par rapport à son vécu historique doit être boosté par d’autres capacités pour atteindre l’essentiel, comme l’équilibre mental, l’autonomie personnelle et la croissance spirituelle. Vous savez ce même partenariat empathique, faute de ne pas le cultiver, le peuple haïtien s’amuse quotidiennement avec son avenir et celui de ses fils. Quel gâchis !

Que devons-nous faire ? Il faut questionner la notion « sens ». Le sens de la « vie », le sens de la « création », le sens de la « personne humaine » et bien sûr, le sens de « l’être haïtien » doit être une préoccupation pour chaque Haïtien. Je pense que le « Partenariat empathique » peut nous réunir sur ce chemin.

Frandy PIERRE-LOUIS, psychologue

Références bibliographiques

CADICHON, M. J, (2019). NARRATIONS DU SENSIBLE : Récits post-traumatiques de survivants du séisme du 12 janvier 2010 en Haïti.

JEAN-CHARLES, W. (2019). Empathie en Haïti : De la recherche à la pratique, à la croisée de différents regards.

ROGERS, C. (1968). Le développement de la personne.

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