En Haïti, en marge des destinations les plus fréquentées, certains chemins mènent vers des établissements scolaires transformées en abris, avec des salles de classe devenues dortoirs improvisés. Derrière ces murs et sur ces bancs de bois, des milliers de personnes déplacées internes (PDI) tentent de survivre à l’un des drames humanitaires les plus silencieux d’Haïti : la crise de la santé mentale liée au déplacement forcé.
Un déplacement géographique avec des répercussions psychologiques
Au cours de ces dernières années, de nombreuses régions, principalement dans la zone métropolitaine sont continuellement attaquées et pillées par les gangs armés. Cette situation implique des pertes en vies humaines et des dégâts matériels importants. Les habitants sont souvent contraints de fuir afin de survivre. Selon l’OIM (2025), environ 1,3 millions de personnes ont été déplacées à l’intérieur du pays en raison des violences armées. Ces gens-là ne fuient pas uniquement l’insécurité, mais aussi la peur, l’incertitude, la frustration et les souvenirs traumatisants. En 2022, l’OMS avait déjà constaté qu’environ une personne sur cinq vivant dans une zone de crise développait des problèmes de santé mentale.
Durant les mois de mars et d’avril 2025, les communes de Mirebalais et de Saut-d’Eau ont été prises pour cibles par des gangs armés. Ce qui a causé le déplacement de la grande majorité de la population des communes sus mentionnées. Le Bureau de la coordination des affaires humanitaires (OCHA), un département du secrétariat de l’ONU, rapportait que 51 466 personnes ont été déplacées à l’intérieur du département du Centre. Ces personnes, arrachées à leur domicile et à leur environnement, se retrouvent pour la plupart dans des conditions de vie précaires dans des abris surpeuplés, avec un manque d’accès à l’eau potable, à la nourriture, aux soins de santé et encore moins aux loisirs (Shelter cluster et OIM, 2025). Cependant, au-delà des besoins physiologiques et matériels, une autre souffrance encore plus profonde s’installe : celle qui se loge dans le psychique.
A partir du mois de juillet, accompagné d’autres collègues psychologues, j’ai eu l’occasion d’intervenir des déplacés originaires de Mirebalais et de Saut-d’Eau. D’abord avec des déplacés internes hébergés à Cap-Haitien (intervention coordonnée par Ayipsy), puis dans des sites provisoires établies dans des communes du plateau central, sous le compte d’une organisation internationale. Les évaluations effectuées montrent que les troubles psychologiques et les problèmes de santé mentale causés par cette crise sont multiples : anxiété, insomnie, sentiment d’insécurité, épisodes dépressifs, stress chroniques et autres.
C’est le cas d’une ancienne commerçante de quarante ans qui, depuis son déplacement forcé de Mirebalais, vit dans un état de tension quasi permanente. Elle rapporte de graves troubles du sommeil, marqués par des réveils brusques et des cauchemars où reviennent sans cesse les images de la violence vécue. Les flashbacks surgissent de manière imprévisible, ravivant la peur ressentie lors de sa fuite. Même le bruit du tonnerre ou tout autre son fort et brutal la fait sursauter, comme si le danger était à nouveau présent. En présence de membres des forces de l’ordre en voyant simplement leurs armes à feu et leurs fusils, elle nous confie qu’elle ressent une angoisse soudaine et intense, allant parfois jusqu’à des crises de panique. Ces réactions traduisent un traumatisme profond, conséquence directe de l’expérience de violence et d’insécurité qui continue de marquer son quotidien, malgré son installation dans un lieu relativement plus sûr.
Urgence humanitaire et santé mentale
Souvent, dans les réponses humanitaires, la santé mentale est éclipsée par les besoins alimentaires, médicales et logistiques ou reléguée au second plan. Or, les observations démontrent que la détresse psychologique influence directement la capacité d’adaptation et de résilience des personnes déplacées. Des recherches, comme celles menées par Paget (2022), ont démontré l’impact des premiers soins en santé mentale sur le bien-être de l’individu. Ainsi, tout en travaillant sur les besoins physiologiques et de sécurité, il serait nécessaire d’apporter les soins d’appui et de soutien psychologiques en parallèle.
Au-delà d’un simple plaidoyer pour l’intégration des soins de santé mentale dans les premières actions et interventions en contexte humanitaire, il importe de remarquer la nécessité d’un accompagnement et des suivis à moyen-terme (voire à long terme dépendamment de l’ampleur et la complexité de certains cas). La détresse initiée par le déplacement est souvent renforcée et/ou complexifiée par l’inquiétude liée au présent et à l’avenir.
Un père de famille ayant fui la violence à Mirebalais avec sa famille nous confie sur sa situation. Installé avec sa femme et ses trois enfants dans un établissement à Boucan Carré, sans nouvelle source de revenus et supports matériels et économiques, nous confie qu’il vit avec un profond sentiment d’impuissance et d’incertitude. Depuis leur déplacement, il se sent incapable de répondre aux besoins de sa famille et cette situation le ronge. Il évite souvent le regard de ses enfants encore en bas âge, craignant d’y voir la souffrance qu’il ne parvient pas à apaiser. Peu à peu, il s’est mis à s’isoler physiquement et émotionnellement, et à fuir les moments de proximité familiale, comme pour échapper à sa propre douleur.
Derrière ce retrait, se cachent une grande détresse psychologique et une perte de repères qui illustrent le poids invisible du déplacement forcé sur les parents, souvent contraints de cacher leur souffrance pour protéger leurs enfants et familles.
De nombreuses familles originaires de Mirebalais et de Saut-d’eau sont hébergées depuis leurs déplacements dans des établissements scolaires dans des communes du département du centre. A la fin du mois de septembre, certains établissements ont dû être évacués, afin de préparer la rentrée scolaire en octobre. Ce processus d’évacuation a créé une nouvelle instabilité pour plusieurs familles, contraintes de se déplacer une énième fois, aggravant ainsi leur détresse émotionnelle et leur sentiment d’abandon et d’incertitude.
Un besoin d’écoute et de soutien
Les interventions effectuées dans les départements du Nord et du Centre m’ont permis de constater l’importance des espaces d’écoute active et de soutien psychologique. Les activités communautaires, les ateliers et les séances de groupe ont offert aux bénéficiaires un moment de répit, de réconfort et un espace de parole. De nombreuses personnes rencontrées ont exprimé un besoin profond d’être entendues et comprises. Les séances individuelles ont offert aux gens un cadre de confiance et de confidentialité dans lequel le travail évaluatif, la psychoéducation et le travail thérapeutique ont pu être réalisés de façon adaptée au vécu et au besoin des personnes déplacées internes. Pour certains, le simple fait de pouvoir raconter leur histoire constitue déjà un acte thérapeutique. Ainsi, la relation d’aide devient un levier important de résilience.
Défis et obstacles
Toutefois, les défis sont considérables. En plus de ceux d’ordre humanitaire, d’autres obstacles entravent l’accès aux soins de santé mentale pour les personnes rencontrées. Il existe un manque conséquent de ressources humaines et matérielles. En effet, peu d’organisations et d’institutions étatiques semblent se préoccuper de la santé mentale des personnes hébergées dans les sites provisoires. Les échanges avec ces dernières ont permis de comprendre que depuis leurs déplacements jusqu’à notre arrivée (soit 4 à 5 mois plus tard), elles n’avaient pas encore eu accès à des soins de santé mentale. Cette rareté de professionnels sur le terrain, ajoutée aux tabous persistants autour des troubles psychiques dans la population haïtienne (Sterlin, 2006) rend l’accès aux soins encore plus difficile.
Des pistes pour une réponse adaptée
Dans ce contexte de crise que traverse Haïti, il est impératif de considérer la santé mentale comme fondamentale dans les interventions humanitaires. Les acteurs de terrain, les dirigeants communautaires et les volontaires doivent être formés aux premiers secours psychologiques, afin de pouvoir offrir une première réponse rapide et adaptée aux besoins émotionnels des populations affectées et de pouvoir mieux les orienter vers les professionnels. La situation nécessite des psychologues communautaires, des travailleurs sociaux, entre autres, des professionnels affectés sur le terrain afin de mieux accompagner les personnes dans le besoin. Certes, quelques professionnels en santé mentale sont disponibles au sein des centres hospitaliers, mais les tabous et les stigmatisations qui entourent la souffrance psychique, le manque de repères, les difficultés d’accès dans certaines zones ainsi que les problèmes liés aux besoins primaires ne favorisent pas le recours à ces services.
Conclusion
En fin de compte, comme souligné par l’Organisation panaméricaine de la santé (OPS, 2024), « l’augmentation constante des personnes déplacées internes en Haïti souligne l’urgence et la nécessité continue d’un soutien en santé mentale et psychosocial ». Les blessures invisibles et profondes laissées par ces déplacements forcés ne se refermeront pas d’elles-mêmes. Sans une prise en charge adéquate, les détresses psychologiques risquent de se transformer en troubles plus complexe et graves avec des conséquences individuelles et collectives redoutables. Reconnaître l’urgence de la santé mentale dans un tel contexte, c’est reconnaître l’humanité et la dignité des personnes déplacées internes. C’est aussi avancer dans la reconstruction d’une société consciente de l’importance du bien-être psychique. Derrière les chiffres et les données statistiques se cachent de véritables personnes traumatisées, des familles endeuillées, des enfants brisés et des jeunes déboussolés nécessitant tous des accompagnements, immédiats et adaptés. Investir dans la santé mentale des personnes vulnérables, c’est avant tout investir dans la reconstruction humaine de notre société.
Vertho Cadet, Psychologue
CP: Pierre Fromentin/MSF
