Comprendre l’adhésion de certains jeunes dans les gangs en Haïti: entretien avec Frantzdy CINE

Dans un communiqué daté le 08 mai 2024, l’organisation non gouvernementale Save The Children, alerte la population Haïtienne sur un recrutement des enfants par des principaux groupes armés dans le pays. Cette information a été relayé sur plusieurs médias haïtiens et par des personnalités haïtiennes et étrangères. En vue d’informer et de sensibiliser les gens par rapport à ce phénomène le journal « Le Firmin » a décidé de contacter le travailleur social Frantzdy CINE qui a travaillé là-dessus.

Le Firmin: Faites-nous une brève présentation de vous ?

Frantzdy CINE: Je m’appelle Frantzdy CINE. Je suis né aux Gonaïves dans la cité de l’Independence dans une famille modeste. Acteur communautaire, je suis passionné par les projets de développement, la lecture, le football, etc.

J’ai fait mes études primaires à l’institution Mixte Jérusalem des Gonaïves. J’ai poursuivi mes études secondaires au Lycée Fabre Nicolas Géffrard des Gonaïves (LFNG). En 2016, après mon admission au Campus Henry Christophe de l’Université d’Etat d’Haïti à Limonade, j’ai décidé de quitter ma ville natale pour m’installer à Limonade pour mes études universitaires en travail social. Après avoir suivi des cours théoriques et pratiques en travail social, j’ai décidé de réaliser mon travail de fin d’études sur un phénomène social sur lequel on dispose, actuellement en Haïti, très peu de données, suivant nos recherches documentaires. Ainsi, notre étude a été réalisée sur Les quartiers populaires et les gangs de rue en Haïti : Etude de la trajectoire sociale de jeunes membres de gangs de rue à Raboteau.

Pourquoi vous avez choisi ce sujet ?

Au fait, la problématique des gangs de rue avait été l’objet de notre préoccupation principale, depuis le début de la deuxième année de Licence en Travail Social. Puisque, cette problématique est une triste réalité faisant partie du quotidien de chaque haïtien, surtout les personnes qui se trouvent dans les quartiers populaires. Le choix de ce sujet se justifie, par l’augmentation des problèmes sociaux et d’effritement du tissu social haïtien, plus précisément par la gangstérisation qui s’abat sur tout le pays. Les groupes de gangs et les violences qui y sont associées deviennent l’une des plus grandes préoccupations des personnes vivant dans des bidonvilles déjà fragilisés sur le plan environnemental, social, économique, etc. D’où on ne peut plus parler de la société haïtienne sans parler de l’insécurité, l’affrontement meurtrier entre les gangs rivaux et la police nationale d’Haïti et les massacres qui sont liées aux gangs armés. Donc, la surreprésentation des jeunes dans les activités criminelles et groupes de gangs nous a profondément marqué et nous influencèrent à travailler sur la trajectoire sociale des jeunes membres des gangs de rue à Raboteau.

La pertinence d’une telle étude, dans les sciences humaines et sociales, réside dans sa contribution pour la progression de la science, et du même coup, de servir comme un atout pour les futurs chercheurs désirant de travailler sur ce phénomène en Haïti. 

Pouvez-vous nous présenter Raboteau ? Son histoire, son économie, sa superficie et sa réalité sociale.

Raboteau est un grand quartier populaire totalement enclavé situé au bord de la mer des Gonaïves, dans le Nord-ouest d’Haïti. C’est un bidonville de plusieurs dizaines de milliers d’habitants, la plupart des gens qui y habitent vivent dans des maisonnettes. Dans chacune, l’on peut trouver une famille composée d’environs cinq (5) personnes. Les habitants sont privés de tout. Ils font face à de multiples problèmes d’ordre socioéconomique et sanitaires, tels que : chômage de longue durée, analphabétisme, logements précaires, accès difficile d’approvisionnement en eau portable, etc.

Dans ce quartier populaire, les gens sont insolvables par rapport au marché. Les produits de consommation sont chers, et le manque de pouvoir d’achat des familles engendre une situation de marginalité sociale et économique au sein de ce bidonville. La vie à Raboteau est presque synonyme de misère. Les habitants souffrent de tous les maux tant sur le plan socio-sanitaire que sur le plan socioéconomique. La population est sous-éduquée car les pourvoyeurs de soin n’ont pas assez de moyens pour donner à leurs enfants une éducation de qualité. Cependant, plusieurs familles de ce quartier fournissent des efforts importants pour procurer à leurs enfants une bonne éducation et une formation professionnelle.

Depuis, l’assassinat de Amiot Matayer dit Cubain, Raboteau est reconnu comme une zone de résistance, non-droit et criminogène suite à la rébellion ainsi que les manifestations violentes de février de 2004 contre l’ancien président Jean-Bertrand Aristide. Au sein de ce quartier populaire, il existe plusieurs secteurs reconnus dangereux par les services de sécurité publique de la commune. Toutefois, il faut mentionner que ce constat sur la situation socioéconomique de Raboteau découle de notre observation en tant qu’originaire de la ville des Gonaïves.

Comment vous encadrez votre recherche ?

Dans notre recherche, nous avons mobilisé un cadre théorique croisant la théorie de l’interactionnisme symbolique, du constructivisme et celle des liens sociaux. 

L’interactionniste symbolique est comme une microsociologie qui considère l’interaction comme l’unité de base de l’analyse sociale (Bernard, 2014), c’est-à-dire elle étudie l’individu en termes d’interactions. À l’opposé des autres théories qui conçoivent les phénomènes sociaux comme relevant essentiellement des structures ou encore des forces qui seraient à l’œuvre dans la société, bien au contraire cette approche conçoit les dits phénomènes sociaux comme des processus, et ce, d’au moins de deux façons : ils ont une histoire et ils s’insèrent dans un réseau de relations sociales (Ibid.). Cette théorie accorde une place importante au point de vue de l’acteur et à la construction du sens à travers l’interaction sociale (Le Breton, 2004). Au fait, plusieurs raisons influencent les individus dans leurs actions, ce sont ces raisons ainsi que le contexte social d’où elles émergent que la perspective interactionniste étudie pour tenter de comprendre les comportements humains (Racine, 2010).  Tel laisse entendre son nom, donc, trois (3) aspects sont centraux dans la théorie de l’interactionnisme symbolique : le sujet comme acteur, la dimension symbolique et l’interaction.

Le courant constructiviste a vu le jour au XXe siècle à l’aide des travaux de Berger et Luckmann. Cette approche consiste à montrer que les phénomènes sociaux ne sont pas naturels, ils sont construits socialement par les individus.  Pour les constructivistes, la réalité sociale n’est pas objective, elle est de préférence une construction sociale à partir des interactions entre les individus (Eugène, 2013). Donc, le constructivisme est une posture épistémologique, en sociologie selon laquelle la réalité sociale est une construction sociale.

Pour le sociologue Paugam, les liens sociaux dans toutes les sociétés sont considérés comme la trame sociale à partir de laquelle les individus sont appelés à tisser leurs appartenances au corps social. Il poursuit pour montrer que l’intégration des individus à la société est assurée par les liens sociaux que ces derniers s’efforcent de construire au cours de leur socialisation. Paugam, à travers ses travaux de recherche, s’intéresse aux différentes formes d’attachement des individus entre eux et à la société dans son ensemble. Ainsi, il a identifié dans ses écrits quatre types de liens sociaux qui rattachent l’individu aux autres : le lien de filiation, le lien de participation élective, le lien de participation organique et le lien de citoyenneté (2015). Ses quatre types de liens sociaux appartiennent à des sphères sociales différentes, telles que : la famille, les relations amicales et affectives, le travail et la citoyenneté. En effet, Il poursuit pour montrer que l’intégration des individus à la société est assurée par les liens sociaux que ces derniers s’efforcent de construire au cours de leur socialisation. Pour Paugam, étudier le lien social implique donc, d’analyser non seulement la multiplicité et l’intensité des liens sociaux, mais aussi leurs fragilités et leurs éventuelles ruptures (2008).

La théorie des liens sociaux du sociologue Paugam a tout son sens dans cette recherche qui consiste à comprendre la trajectoire sociale des jeunes membres de gangs de rue dans les quartiers populaires en Haïti. Elle nous permet de comprendre les processus par lesquels les jeunes arrivent à intégrer les groupes de gangs, en prenant en compte les diverses expériences vécues au cours de leurs parcours de vie. Donc, la théorie des liens sociaux nous a aidé à analyser les facteurs d’affaiblissement et de rupture de certains liens sociaux, depuis la naissance jusqu’à l’âge adulte.    

En quoi cette théorie est liée avec ce travail ?

Le phénomène des gangs de rue dans les quartiers populaires en Haïti particulièrement à Raboteau est, au sens général, construit socialement par des interactions concrètes entre certains jeunes et également par les différents liens tissés par ceux-là au sein de leurs réseaux de sociabilité. Poupart (2011) stipule qu’aucune perspective théorique ne peut suffire à elle seule pour saisir la complexité des phénomènes sociaux.

Ainsi, pour comprendre la trajectoire sociale des jeunes qui y sont impliqués, la théorie des liens sociaux vient en appui aux perspectives interactionniste et constructiviste dans le but d’analyser l’état de ces liens que ces derniers ont tenté de construire au sein de leurs réseaux de sociabilité, tout au long du processus de socialisation, jusqu’à leur intégration dans un groupe de gang de rue. Ainsi, la trajectoire sociale des jeunes membres des gangs de rue dans le quartier populaire de Raboteau a été analysée à la lumière des perspectives interactionniste et constructiviste. Ces approches théoriques centrent leur attention sur le contexte dans lequel s’inscrit le comportement de l’individu. Elles accordent la priorité aux individus comme porteur de sens. Ces perspectives théoriques nous ont permis d’avoir une meilleure compréhension de notre objet d’étude. Donc, l’étude de la trajectoire des jeunes membres de gang cadre bien avec la pensée des courants interactionniste et constructiviste.

Quels sont les résultats de votre travail ?

L’intégration des jeunes dans les activités criminelles organisées ou les gangs de rue était souvent justifiée par les conditions économiques des parents. Cette étude nous a permis de mettre en évidence de manière spécifique certains éléments qui ont pu influencer l’implication des jeunes dans les activités criminelles des gangs de rue. Donc, l’intégration de nos enquêtés dans ces groupes n’est pas liée uniquement aux conditions socioéconomiques de leurs parents, mais plutôt d’un processus construit tout au long du parcours de vie de ces derniers.

Les principaux résultats de cette étude révèlent que les jeunes rencontrés dans le quartier populaire Raboteau ont tous vécu dans un environnement familial marqué par l’émoussement du lien de filiation où ils sont confrontés à des problèmes familiaux  à un âge précoce, soit bien avant leur adolescence. En effet, le récit de vie de nos enquêtés, dans ce contexte, montrent que la question de rupture familiale (séparation entre parents), conflits familiaux, instabilité matrimoniale des parents, l’encadrement insuffisant, manque d’affection parentale ou désinvestissement affectif et social des parents, etc., sont tous des problèmes récurrents que la majorité d’entre eux ont vécus durant leur enfance et leur adolescence. Donc, l’environnement familial dans lequel nos enquêtés sont grandis a influencé l’intégration de ces derniers dans les gangs de rue.

Les résultats révèlent que l’implication des jeunes dans les gangs de rue a été le fait aussi des facteurs sociaux. Suivant le récit de vie de nos enquêtés, le décrochage scolaire, l’attachement pour de pairs ayant des antécédents criminels, la présence des gangs dans leur environnement immédiat, la désorganisation sociale et la marginalisation qui sévissent dans leur quartier, la pauvreté, etc., sont des éléments significatifs dans l’affiliation de ceux-là dans les gangs de rue. Leur affiliation à un groupe de gangs de rue est un processus complexe mettant, en interaction, des facteurs familiaux, individuels et sociaux.

De plus, les résultats de cette étude démontrent le sens que nos répondants donnent à leur appartenance à un groupe de gangs, s’inscrive dans une volonté de satisfaire certains besoins que les institutions de socialisation n’arrivent pas à combler, tels que : besoin de protection, de reconnaissance sociale, d’argent, de pouvoir, etc. Le gang représente pour nos enquêtés une seconde famille dans laquelle ils trouvent protection et reconnaissance. Leur récit de vie révèle que ces derniers perçoivent le gang comme un moyen de lutter contre un système de marginalisation et d’exclusion sociale autrement dit comme un moyen d’intégration sociale alternatif.       

Pensez-vous que le résultat de ce travail peut être considéré pour les autres zones gangstérisées dans le pays ?

Sans prétendre à la généralisation des résultats trouvés, cette étude sur la trajectoire sociale des jeunes membres des groupes de gangs de rue dans le quartier populaire Raboteau, nous permet de documenter sur un phénomène pour lequel nous disposons très peu de connaissance actuellement dans la société haïtienne. Cependant, elle contient certaines limites puisque le quartier populaire Raboteau n’est pas le seul espace géographique qui connait une telle problématique sociale actuellement en Haïti. De ce fait, de notre point de vue, il serait incontournable que d’autres études similaires à la nôtre, même plus approfondies soient réalisées dans les quartiers populaires du Cap-Haitien pourquoi pas dans la région métropolitaine de Port-au-Prince afin de reconstituer la trajectoire sociale des jeunes membres des groupes de gangs de rue en Haïti. Donc, seule une comparaison des résultats obtenus par d’autres recherches sur l’intégration des jeunes dans les activités criminelles des gangs de rue dans d’autres quartiers populaires, en Haïti, autoriserait à généraliser et permettrait aussi de vérifier ou non nos résultats.

Quelles pistes de solution pouvons-nous adopter pour une éradication de ce phénomène ?

Notre démarche n’a pas la prétention de réaliser un inventaire exhaustif sur toutes les pistes de solutions possibles, mais de proposer des pistes d’interventions qui nous semble les plus indispensables à la lumière des résultats de notre recherche. Au fil de cette recherche, nous avons pu répertorier un ensemble de problèmes que font face les adolescents ainsi que les jeunes à Raboteau, pour nommer que ceux-ci : monoparentalité, la consommation d’alcool et de stupéfiants, absence de lieux ou d’activités destinées aux jeunes, l’échec scolaire, pauvreté, exclusion sociale. Ainsi, nous suggérons que l’Etat crée des conditions favorables à un investissement en prévention,  par des interventions agissant en amont des phénomènes criminels dans une perspective de proactivité  plutôt que de réactivité.

De fait, l’Etat haïtien à travers ses institutions doit :

  • Créer des opportunités d’appartenance dans la société pour les jeunes par l’implication de ceux-là dans des projets constructifs, notamment le sport, l’art, etc. ;
  • Créer des opportunités d’emploi et de lutte contre la pauvreté et l’exclusion sociale ;
  • Créer des centres de divertissement et/ou de loisir en vue de favoriser la socialisation des adolescents et des jeunes ;
  • Favoriser aux jeunes et/ou aux familles en difficulté l’accès à l’aide et des services sociaux de base;
  • Fournir aux parents des outils nécessaires pour qu’ils puissent mieux encadrer leurs enfants en cas de déviance constatée ;
  • Offrir aux parents des moyens nécessaires leur permettant de répondre aux besoins socio-économiques de leurs enfants ;
  • Définir une politique de planification familiale en vue de mieux contrôler le nombre de naissances ;
  • Rendre les établissements scolaires plus attrayants et plus agréables à vivre aux adolescents et aux jeunes ;
  • Enseigner clairement aux jeunes les conséquences associées au crime et à la violence.

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