« Un retour à la pensée d’Anténor Firmin s’avère nécessaire » selon le sociologue Carlyle Adrien

Entretien avec le sociologue Carlyle Adrien sur l’œuvre et l’engagement d’Anténor Firmin, cet intellectuel et homme politique haïtien de grand calibre.

« Homme, je puis disparaitre, sans voir poindre à l’horizon national l’aurore d’un jour meilleur. Cependant, même après ma mort, il faudra de deux choses l’une : ou Haïti passe sous une domination étrangère, ou elle adopte résolument les principes au nom desquels j’ai toujours lutté et combattu. Car, au XXe siècle, et dans l’hémisphère occidental, aucun peuple ne peut vivre indéfiniment sous la tyrannie, dans l’injustice, l’ignorance et la misère » (Anténor Firmin, 1911).

Auteur de L’effort dans le mal (1911) et d’autres travaux remarquables, dont De l’égalité des races humaines (1885), Anténor Firmin est cet intellectuel et homme politique marquant grandement son époque (la fin du XIXe et le début du XXe siècle).

Un siècle plus tard, Firmin reste et demeure un savant qu’il faut absolument connaitre et honorer. C’est ainsi que, pour marquer le lancement officiel du journal « Le Firmin » qui porte fièrement son nom, l’équipe de la rédaction a contacté Carlyle Adrien – sociologue, professeur au Campus Henry Christophe de l’Université d’État d’Haïti à Limonade – pour une entrevue ayant pour objectif de présenter le modèle dintellectuel total qu’était Firmin.

Le Firmin : Comment présenteriez-vous Anténor Firmin ?

Carlyle Adrien : Anténor Firmin a été un savant dans le sens propre du terme. Avocat de formation, il a surtout excellé dans le domaine de la diplomatie comme un politique visionnaire. Homme de son temps, il a su embrasser les problématiques auxquelles il faisait face. C’est le modèle par excellence de l’intellectuel total, c’est-à-dire celui qui se mêle de ce « qui ne le regarde de pas »[i] avec dextérité. C’est ainsi qu’il a su s’imposer comme l’un des plus importants anthropologues. 

Dans son ouvrage De l’égalité des races humaines (1885), il a pris le contre-pied d’Arthur de Gobineau qui a proposé la thèse de « L’inégalité des races ». Comment apprécier ce livre d’Anténor Firmin ?

C’est peut-être l’ouvrage le plus important du XIXème siècle haïtien tant par son érudition que par son impact sur la pensée anthropologique du monde. Car, dans cet ouvrage, Firmin entreprend de remettre en question la thèse de la différence ontologique entre les être humain qui justifiait à l’époque, sous le couvert de la science, l’idéologie raciste d’assujettissement des peuples de couleurs. Une pensée en rupture avec la pensée dominante ! En s’attaquant à l’ouvrage d’Arthur de Gobineau, Firmin s’en prend aux socles qui constituent le fondement de la pensée raciste de l’infériorité des Noirs. En effet, Firmin démolit avec brio la thèse de l’indice céphalique comme instrument de la supériorité raciale d’une part et démontre la présence des Noirs africains dans la civilisation pharaonique d’Égypte. Révolutionnaire !

Comment Anténor Firmin s’est-il impliqué dans la politique haïtienne ?

Comme tous les jeunes de son temps, Firmin s’est impliqué très tôt dans la politique en s’engageant à 17 ans dans le mouvement pro-Salnave de sa ville natale, Cap-Haïtien. C’était « l’époque des baïonnettes », s’engager en politique exigeait de la bravoure pour affronter la mitraille. Après cette expérience, c’est surtout par la pensée que Firmin s’est distingué sur la scène politique, lui qui était retourné à ses études.

Que devrions-nous comprendre à propos de son idéologie ?

Firmin est d’abord et avant tout un libéral. Sur le plan politique, il est partisan du pouvoir civil. S’il a de nombreuses fois pris les armes pour défendre ses idées politiques, il ne s’est jamais octroyé de titre militaire à l’instar de nombreux civils de son temps ayant participé à des initiatives armées auréolées de succès. La pensée politique de Firmin est d’une telle envergure qu’on peut lui attacher l’étiquette de précurseur d’une pensée géopolitique régionale. En effet, Firmin fait partie des premiers politiques qui prônaient le panaméricanisme et il se distingue comme l’un des artisans d’un ambitieux projet de création d’une Fédération des États de la Caraïbe. Sur le plan économique, Firmin ne remet pas en question le marché. Son rêve était d’assainir la finance publique en s’attaquant à la corruption, de promouvoir la richesse nationale par la production. Comme diplomate, il s’inspire de l’histoire du pays pour imposer une diplomatie autonome dans l’objectif du rayonnement international du pays.

Qu’est-ce qui pourrait expliquer de l’échec d’Anténor Firmin face à Nord Alexis dans les élections de 1902 ?

Firmin a échoué par trois fois aux élections présidentielles ! Il faut donc parler des échecs de Firmin.

Comme avant-gardiste, Firmin a attiré sur lui la foudre de son temps. Ayant servi à plusieurs comme Ministre des Finances et aussi comme Ministres des relations extérieures, il a su faire de l’assainissement du denier publique un cheval de bataille. Ainsi, il s’en était pris au levier du système de corruption. C’est donc toute la classe politique et la classe économique de son temps qui en avait contre lui. Les échecs de Firmin s’expliquent d’abord et avant tout par cette donne. Mais, il faut aussi comprendre les échecs de Firmin par son patriotisme. Firmin a vécu et a servi comme Ministre a une époque où la prépondérance étatsunienne commençait à supplanter celle de la France dans notre pays. Firmin a été comme ministre le principal instigateur de l’échec des Américains qui convoitaient le Môle Saint-Nicolas pour sa position stratégique. Il fallait à tout prix barrer la route du Palais national à « ce nègre » trop imbu de lui-même. 

Comment Anténor Firmin a-t-il influencé la société haïtienne ?

Le firminisme a été l’un des principaux courants de la politique de son temps. Firmin a su mobiliser la jeunesse pensante de son époque par ses points de vue éclairés. Il voulait inscrire le pays dans la dynamique du progrès hérité des lumières afin de le permettre de faire son entrée dans la modernité.

Le firminisme a été l’un des principaux courants de la politique de son temps. Firmin a su mobiliser la jeunesse pensante de son époque par ses points de vue éclairés. Il voulait inscrire le pays dans la dynamique du progrès hérité des lumières afin de le permettre de faire son entrée dans la modernité.

Pourquoi Anténor Firmin est-il important dans la communauté intellectuelle ?

Firmin a été l’homme politique et l’intellectuel le plus important de la fin du XIVème et du début du XXème siècle en Haïti. Son nom intimidait toute la classe politique et économique traditionnelle. Ses analyses prospectives se sont révélées vraies et le caractère universel de sa pensée sociale et anthropologique n’est pas à démontrer.

Comment s’inspirer de la pensée firministe pour une nouvelle société ?

Aujourd’hui plus que jamais, un retour à la pensée de Firmin s’avère nécessaire. Lire Firmin et le comprendre en ces temps d’obscurantisme politique et idéologique, c’est creuser les sentiers d’un avenir autre pour le pays. En effet, comment repenser le rôle et la fonction de l’intellectuel haïtien, d’ici et de la diaspora, dans le monde d’aujourd’hui ; comment faire en sorte de contrer la fuite des cerveaux et le fait que les compétences haïtiennes finissent souvent en terre étrangère ? Voilà ce qui fait l’actualité de Firmin.

Propos recueillis par Gregory-Songer CLERVEAUX

[i] Jean-Paul Sartre, Plaidoyer pour les intellectuels, Idées Gallimard, 1972, p. 12

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