Le drapeau haïtien : Rien qu’une interprétation symbolique

Le bicolore haïtien symbolise l’union des noirs et des Mulâtres. Ces deux catégories ont toutes les deux été victimes du système esclavagiste implanté à Saint-Domingue. Mais il a fallu attendre jusqu’en 1803 pour que Noirs et Mulâtres arrivent finalement à converger leurs intérêts. Ce fut donc cette union stratégique entre les principaux chefs des insurgés qui allait conduire à l’Indépendance d’Haïti. Cette union signifie un lien politique, culturel, et historique. Et elle allait accoucher aussi un nouvel État en Amérique ou la première république noire dans le monde le premier janvier 1804.

Par conséquent, chaque 18 mai, en Haïti, cela nous ramène à l’esprit la date de la création du drapeau haïtien. Dans toutes les rues on organise des parades pour marquer la fête du drapeau. Traditionnellement aussi tous les yeux sont rivés à l’Arcahaie pour écouter de beaux discours de différentes autorités politiques notamment le président de la république qui exhorte tous les secteurs aux dialogues et à l’unité nationale.

Le drapeau haïtien paraît-il suffisant pour traduire une vraie liaison entre les Haïtiens (tels que lien politique, culturel et historique) ? La société haïtienne constitue-t-elle comme une communauté politique ? La pauvreté, la misère auxquelles s’affrontent les Haïtiens n’ont-elles pas miné leur fierté pour leur drapeau ?

Difficulté de l’organisation du commun en Haïti
Partant d’une philosophie politique, beaucoup de philosophes classiques comme Aristote, Protagoras, Platon et Hobbes se donnaient pour souci de proposer non seulement le meilleur régime de gouvernement, mais surtout les conditions efficaces du vivre-ensemble. Pour cela, beaucoup d’entre eux s’accordent à considérer la politique comme un moyen de lier les hommes et les femmes entre eux de différents intérêts pour l’établissement et la conservation de la vie en société. La vie politique est la forme d’association humaine la plus haute et la plus complète qui forme une communauté politique, car sa visée principale est de promouvoir la fin ultime de tous nos efforts, soit le bien humain lui-même. « […] ce n’est pas parce que toute association même avec des dirigeants politiques et des chefs qu’elle soit une cité pleinement politique, il faut encore qu’elle permette d’obtenir le bien commun, qu’elle apporte le bonheur aux citoyens » (Aristote, Politique, Livre III). Aussi, l’art politique est un art qui permet d’assurer la primauté de l’unité sur la dispersion, de l’un sur le multiple (idem). « La communauté politique […] englobe toutes les autres associations et elle se tâche à servir, non pas des intérêts particuliers mais l’intérêt commun d’une société » (Dominique Colas, Sociologie politique, 2008, p. 75I).

Le problème du commun ou la présence d’une fondation politique dans la société haïtienne ne s’est pas posé seulement aujourd’hui. Positionnant d’un angle d’une anthropologie politique et de l’histoire politique haïtienne, nous pouvons constater que le départ anticipé de différents présidents élus ou qui occupent le pouvoir par la force des armes n’ont pas eu la chance d’épuiser leur mandat, des vagues contestations populaires, la gestion des biens ou des fonds publics à titre personnel, la personnification des institutions publiques et la primauté du clientélisme sur la méritocratie sont entre autres des pratiques récurrentes qui travaillent l’expérience de la politique haïtienne.

Selon Hector (1998), dans Mouvements populaires et sortie de crise, 19e – 20e siècle, Haïti a enregistré déjà quatre grandes crises (de Jean-Pierre Boyer à Jean Bertrand Aristide) animées par des vastes mouvements populaires contre la détérioration des conditions de vie, l’affaiblissement du régime politique et contre le système en place. Ces crises anti-systémiques devraient déboucher à une élaboration d’un véritable pacte politique pour faciliter un vivre-ensemble en mettant fin aux privilèges de quelques groupes ou de classes, en exigeant aussi une participation générale de tous à la fondation de la société haïtienne. Malheureusement, ces crises n’ont pas produit des solutions politiques favorables au peuple haïtien. En guise d’élaborer ce pacte, les mouvements sociaux anti-systémiques en Haïti ne laissent que d’un bain de sang et de la trahison derrière eux (Hector, 1998). Et, l’échec de ces mouvements sociaux anti-systémiques régénèrent de manière plus puissante l’atrocité de l’État haïtien contre ses sujets.

L’État haïtien : Un État gladiateur face à ses sujets
L’État haïtien est considéré comme un gladiateur ou une machine pour enlever la vie de ses citoyens. La vie des gens en Haïti ne vaut rien pour les autorités politiques et la mort est à bas prix. L’État haïtien a perdu sa mission, elle a une tendance de l’animalité. Selon la réflexion foucaldienne sur la souveraineté (Foucault,1997), la souveraineté réside largement dans le pouvoir et la capacité de dire qui pourra vivre et qui doit mourir. Faire mourir ou laisser vivre constitue donc les limites de la souveraineté, ses principaux attributs. Être souverain, c’est exercer son contrôle sur la mortalité et définie la vie comme le déploiement et la manifestation du pouvoir. Achille Mbembe (2006), selon toujours la logique foucaldienne, décrit la postcolonie comme un lieu où le commandement et le pouvoir sont aussi une « économie de la mort ». Les gouvernants exercent leur autorité sur un mode de violence. Ainsi, l’État haïtien, en se nourrissant du passé, adopte les mêmes pratiques coloniales pour faire souffrir ou éliminer son peuple.

Beaucoup d’événements et des faits politiques en Haïti valident la réflexion Foucaldienne sur la souveraineté. D’une part, le massacre de La Saline, quartier populaire situé non loin du palais national, témoigne bien le déplacement du pouvoir de l’État vers un pouvoir de massacre de masse. Dans ce quartier populaire, au moins 26 personnes ont trouvé la mort selon le rapport de l’ONU et environ 72 personnes étaient tuées selon l’enquête de RNDDH (Réseau national pour la défense des droits de l’homme) aux 13 et 14 novembre 2018. Ce qui est plus pertinent, le rapport des Nations Unies a pointé les accusations, déjà dites par d’autres organisations haïtiennes, sur un représentant du pouvoir exécutif. Ce dernier est accusé par plusieurs témoins et des organisations d’être impliqué dans ce massacre à La Saline.

D’autre part, la dilapidation des fonds du Petrocaribe souligne l’absence d’une communauté politique en Haïti. Ces fonds du Petrocaribe qui devraient tâcher pour améliorer les conditions de vie du peuple haïtien, se sont rebroussé au cours du chemin pour aller servir des intérêts personnels.

L’emploie des biens publics dans l’intérêt des particuliers, conduit la population à émigrer vers d’autres pays en quête d’un mieux être. « Les jeunes sont découragés et désorientés. Ils n’ont pas d’avenir. On observe d’autres qui sont plus âgés que soi trimant dans la misère, en dépit de leurs efforts pour meubler leur esprit et avoir un minimum de matière grise. La vie est trop difficile ici. C’est-ce qui pousse beaucoup de gens à aller voir ailleurs ». Propos d’une jeune fille recueillis par Haïti press network (HPN). « Peyi Dayiti pa bay okenn chans pou viv alèz. Mwen p ap kont okenn moun k ap di y ap pati kite peyi sa ». Poursuit un autre haïtien. « Cette situation c’est une question de sauve qui peut. Hors de question de me parler d’engagement patriotique. Il n’y a pas de patriote en Haïti ». Ajoute-t-il un autre jeune. Enfin, le cliché qu’on a sur la politique en Haïti se résume ainsi : « Bah, la politique, c’est pour se faire du beurre sur le dos de tous ».

Haïti, aux sangs mêlés
Comme nous l’avons mentionné ci-dessus, le drapeau haïtien symbolise l’union des noirs et des mulâtres. Ces deux catégories de personnes entretiennent chacun un rapport de manière différente avec les colons blancs. Ils ont eu chacun un intérêt à défendre. Les affranchis (mulâtres) ont eu pour revendications de jouir les mêmes droits civils et politiques avec les colons blancs récalcitrants envers eux. Les esclaves considérés comme les plus grandes victimes de ce système, pour leur part, aspiraient chaque jour à la liberté. Donc, les noirs et les affranchis coïncident leurs intérêts pour mener une lutte sanglante contre l’armée française pour avoir accès à la liberté et aux richesses des colons blancs. Une telle union à l’époque s’avérait nécessaire pour une première république noire. D’où le slogan « L’union fait la force ».

De nos jours, on dirait que cette union aspirait seulement pour la liberté. Il n’y avait aucune autre ambition politique que la liberté entre les esclaves et les affranchis. Ces deux groupes de personnes habitent le même territoire, mais ils n’ont pas une vraie liaison politique entre eux et ont chacun une représentation sociale du monde. Selon un article de Pierre Bourdieu (1964), titré « Espaces sociales et genèse des classes », dans chaque espace social il y a des différences fondamentales, économiques et culturelles qui engendrent des compatibilités et incompatibilités, puisque n’importe qui ne peut rassembler avec n’importe qui (Ayiti pa m nan diferan : Mizik J-Perry). Donc, en considérant l’incompatibilité de ces deux groupes de personnes, cela empêche un lien politique entre eux. Dans son roman titré Haïti sangs mêlés, Anthony Kavanha Senior, à l’ère du Régime des Duvalier en 1962, raconte l’histoire d’une jeune fille appelée Anne-Catherine Smith, l’aînée d’un notaire mulâtre très riche. Par la suite, elle est tombée amoureuse (se méfiant des préjugés de couleurs et de discrimination) d’un étudiant en médecine appelé Pierre Richard, noir, issu d’une famille modeste. Anne-Catherine (Cathy comme surnom) allait rencontrer beaucoup de problèmes dans sa famille notamment avec son père très farouche envers les noirs, parce qu’elle a décidé de se marier avec son homme noir. Ensuite, son père l’a nié comme enfant de la famille à cause de cet homme qu’il ne voulait pas pour sa fille.

Conclusion
S’il y a une chose qui me parait la plus difficile dans la vie humaine, c’est se mettre ensemble. Cette difficulté se trouve même dans la plus petite cellule d’une société qui est la famille. La difficulté de converger des intérêts particuliers dans l’avantage des intérêts communs. « Ce qui est commun au plus grand nombre fait l’objet de soins les moins attentifs. L’homme prend le plus grand soin de ce qui lui est propre, il a tendance à négliger ce qui est en commun » (Aristote, Politique, Livre III).

Pourtant il est nécessaire pour l’homme de surmonter cette difficulté. Il n’y a rien comme plus grand sacrifice de négliger l’intérêt individuel pour l’intérêt commun. Ce qui veut dire que ce sacrifice est nécessaire dans la société haïtienne à ce moment même où les Haïtiens confrontent à des problèmes divers. C’est une urgence pour tous les secteurs de signer un pacte politique pour freiner ce clivage sociopolitique et économique du pays. À cet égard, il nous faut d’abord avoir le sens du commun et créer un climat de confiance entre les Haïtiens. Mais quel processus devons-nous adopter pour construire ce discours « Nous, le peuple haïtien » ? Sans une polémique de couleurs de peaux, de classe et de culture.

Jocenel DEUS

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