Entretien avec Serge Bernard : immersion dans le milieu carcéral haïtien

Construite comme qu’espace de redressement de ceux/celles qui se comportent en délinquant.e.s au sein de la société, la prison est objet de préoccupation de nombreux travaux (philosophiques, sociologiques et autres). Michel Foucault (1975) fait remarquer qu’elle(la prison) n’avait pas toujours cette forme qu’elle prend dans la société moderne, avec le rôle d’incarcérer le délinquant et de le réinsérer socialement. Les sociologues de leur côté s’intéressent à la prison et cherchent à comprendre le phénomène de l’incarcération à la lumière de différentes variables sociologiques (le sexe, l’origine familiale et autres). Entre autres, la variable sociologique qui est considérée comme la plus discriminante en matière de prison est le sexe (Combessie, 2001, p. 31 ; cité par Chantraine, 2003, p. 364) [3]. Serge Bernard (2020), dans le cadre de son travail réalisé pour obtenir le grade de licencié en sociologie au Campus Henry Christophe de l’Université d’Etat d’Haïti à Limonade [1], a étudié le phénomène carcéral dans la prison civile du Cap-Haitien à partir de la variable des origines familiales des détenus.

Étant intéressé à l’évolution de la science, en vue d’informer et de former ses lecteurs pour aider à transformer, le journal « Le Firmin » a décidé de contacter le sociologue et de l’interviewer à propos de ce travail de recherche.

Le Firmin: Faites-nous une brève autobiographie ?

Serge Bernard: Je suis Serge BERNARD, né d’une famille modeste de quatre (4) garçons, à Savane-au-Lait, 4e section de la commune de Ouanaminthe. J’ai fait mes études primaires à l’Ecole Nationale de ladite section et mes études secondaires au Lycée Capois-La-Mort de Ouanaminthe. Je suis licencié en sociologie au Campus Henry Christophe de l’Université d’Etat d’Haïti à Limonade, actuel étudiant en Science juridique à la Faculté de Droit et des Sciences Economiques de Fort-Liberté et certifié en communication. Passionné des Lettres, je me suis déjà consacré à la poésie dès mon enfance, avant de devenir aujourd’hui un critique acerbe de la mauvaise gouvernance et des disparités sociales qui cadrent la société haïtienne. A ceci, je suis Rédacteur affecté au journal, « Le National » dans lequel j’ai déjà publié plus d’une dizaine d’articles scientifiques et Rédacteur en chef au journal « Le Lycéen ». Enfin, parler de Serge Bernard, c’est parler d’un homme qui fait le vœu de consacrer sa vie dans la lutte pour l’édification d’une société haïtienne inclusive. 

Pourquoi vous avez choisi d’étudier la sociologie ?

Servir la société à laquelle il décroche son identité, telle est la mission première de tout citoyen. Animé par ce désir de service, étudier la sociologie en tant que science des humanités me parait comme le choix optimal afin d’exprimer mon sens d’humanité et mieux contribuer à paenser (penser) la société haïtienne, tout en œuvrant à la cause de mes semblables.

Vous avez travaillé avec les détenus, dites-nous pourquoi vous avez fait ce choix ?

Les informations reçues des journaux, des rapports périodiques et des témoignages des individus ayant un proche incarcéré ont fini par me sculpter la prison comme un univers aux conditions de détention deshumanisantes et le détenu, à l’image d’un sauvage. Alors que les philosophes prétendent dire que l’institution carcérale a pour mission de réinsérer socialement le délinquant. Mais comment peut-on réinsérer sans humaniser ? Cette image de barbares, de sauvages ou de dangereux dont on fait des prisonniers ne découle-t-elle pas des conditions de vie de leur catégorie sociale d’appartenance ? Ces questions, parmi d’autres, ont fini par m’amener à consacrer finalement cette recherche aux détenus.

Quel a été l’objectif de votre travail ?

Identifier les familles constituant la clientèle cible de l’incarcération en Haïti

Quelles approches théoriques étaient à la base de ce travail de recherche ?

L’épistémologie critique de l’univers carcéral de Didier Fassin et la conception familiale de Pierre Bourdieu.

Quelle méthode avez-vous utilisée pour réaliser ce travail ?

L’approche qualitative ̸ Techniques : entretien, observation et archives carcérales

Quels sont les résultats de votre travail ?

Les résultats obtenus au cours de la recherche m’ont permis de dessiner ainsi le profil familial du détenu type : le détenu type est d’abord un individu issu d’un quartier populaire, faisant partie d’une famille dense et de faible revenu, généralement de parents analphabètes, de pères cultivateurs et de mères commerçantes de détails ou marchandes ambulantes qui ne peuvent même manger à leur faim ; ensuite, d’un univers familial conflictuel et froid, et ayant entretenu une relation souvent distendue, parfois très distendue et rarement étroite avec ses proches, vivant pendant un certain temps hors de la maison sous le contrôle des pairs. Ce qui confirme enfin notre hypothèse de recherche selon laquelle l’incarcération des détenus de la prison civile du Cap-Haïtien se résulte de la situation socio-économique de leur famille.

En quoi ce travail pourrait être utile ?

Etant perçu comme un univers stigmatisé, ce travail sociologique portant sur l’univers carcéral haïtien au regard des origines familiales des détenus se revêt d’une double importance. Socialement, il nous permet de comprendre que les détenus sont souvent victimes de leurs conditions familiales, tout en contribuant à réorienter le comportement de la société vis-à-vis des individus incarcérés, en allégeant le poids du stigmate carcéral qui pèse sur leur dos. Scientifiquement, il contribue à pallier les problèmes de documentation du champ de la sociologie carcérale auxquels sont confrontés sérieusement les étudiants haïtiens. 

Racontez, en peu de mots, votre expérience de terrain en prenant en compte les difficultés liées aux pratiques de l’enquête en sociologie ?

Il est dit que le sociologue au terrain n’est ni un touriste, ni un candidat ou un juge. En effet, il doit s’abstenir de faire des promesses aux répondants, de juger leur situation à partir de ses pressentiments ou ses habitus et de se montrer différent d’eux. Cependant, durant mon expérience, outre des pressions du milieu dues aux stéréotypes qu’on l’attribue, j’ai reçu des demandes d’aide financière et de vêtements quotidiennement de la part des détenus. En plus, au cours du travail d’observation chez les familles des détenus, leurs proches ont cru pouvoir compter sur moi pour une éventuelle libération et plusieurs m’ont fait état de leurs situations socioéconomiques critiques. Enfin, je devais surtout lutter contre les stigmates assignés aux détenus afin de ne pas les laisser prendre le dessus sur mon sens objectif. Donc, c’était un travail vraiment émaillé de difficultés. 

On peut constater que peu d’étudiants arrivent à réaliser leurs travaux de fin d’études, quel conseil auriez-vous à les donner ?

Pour réaliser un travail de fin d’études, il ne faut pas le voir comme une simple exigence académique et l’aborder légèrement de par un simple désir. Mais, il faut s’en faire une obligation personnelle, un choix qui aura une influence sur le traçage de toute une longue carrière professionnelle et intellectuelle. C’est-à-dire, un travail dont l’avenir en dépend. Ce qui exige de l’engagement. En plus de cela, il faut choisir de travailler sur une thématique dont on apprécie, tout en l’accompagnant de sa faisabilité. C’est à défaut de cela que nombre d’étudiants ont commencé l’aventure mais n’ont pas pu parvenir à son terme.

Comment, selon vous, la sociologie pourrait contribuer au développement du pays ?

Comme je l’ai précisé dans un article paru dans Le National, en novembre 2019 et ainsi titré : ʺDe la nécessité d’une révolution morale et éthique en Haïti pour une sortie de crise d’embléeʺ, ʺle développement est d’abord culturelʺ. Pour développer, il faut avant libérer les individus de leurs blocages mentaux pour leur insinuer un idéal commun. Et si la sociologie n’a pas de tâche plus urgente que de penser cet idéal comme réalité sociale, elle s’avère le véritable outil pouvant tailler le mental des autochtones conformément aux idées progressistes. Donc, pas de développement sans le maintien de la société, sans une culture humanitaire, pas plus que la sociologie qui les pense.

Propos recueillis par Gregory-Songer Clerveaux

Références

[1] Béthoux, E. (2000). La prison : Recherches actuelles en sociologie. Terrains & travaux. (1), 71-89.
[2] Foucault, M. (1975). Surveiller et punir : Naissance de la prison. Paris. Gallimard, 313p.
[3] Chantraine, G. (2003). PRISON, DESAFFILIATION, STIGMATES. L’engrenage carcéral de l’ « inutile au monde » contemporain. Déviance et société. 27(4), 363-387.
[4] Bernard, S. (2020). Sociologie de l’incarcération au regard des origines familiales des détenus. Le cas de la prison civile du Cap-Haitien. CHC-UEH-L

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