Implication politique de la jeunesse haïtienne : le professeur sociologue Géraldo Saint-Armand met en garde contre l’illusion de l’engagement

Le Firmin: Plus d’un pensent qu’une implication politique réelle de la jeunesse haïtienne s’avère être plus que jamais nécessaire aujourd’hui, comment concevez-vous donc cette catégorie qu’ils appellent la jeunesse haïtienne ?

Géraldo Saint-Armand: Il n’a jamais été autant difficile de poser le problème du changement de la société qu’aujourd’hui. L’on n’est pas assez bien armé pour faire face au mode de société qui est en train de suivre aisément sa course aujourd’hui en Haïti. Les gardiens de ce type de société qui y a cours ont bien huilé le moteur de la reproduction du statu quo. Beaucoup d’actions apparemment militantes qui caractérisent les moments de grandes commotions sociales, ces derniers temps, sont pour la plupart prises dans les nasses de l’émotion, les nasses de reproduction de l’ordre social. L’élan de rupture et de dépassement qui doit provoquer le changement de la société est encore étouffé, écarté. D’Hannah Arendt à Alain Badiou, d’Erik Neveu à Philippe Braud, d’Axel Honneth à Fréderic Lordon, quasiment tous les penseurs qui réfléchissent sur l’émotion en politique montre que c’est un moment important qui doit donner lieu à un moment réflexif, plus froid et rationnel, marqué par le souci de faire face réellement à la réalité contre laquelle on lutte. Lorsque ce pas n’est pas franchi, l’on est condamné à remâcher les mêmes litanies de la colère, de la souffrance, à s’engluer dans l’éphémère, une routine mortifère.

Il y a certes la montée d’une certaine défiance prometteuse depuis l’année 2018 qui pourrait présager une certaine conscientisation politique. Mais celle-ci progresse très peu, elle reste souvent prisonnière de valeurs morales antinomiques à ce qu’est réellement la politique, comme elle est définie et exposée chez des philosophes comme Nicolas Machiavel. Depuis cette année, l’on continue à tourner en rond en refusant d’institutionnaliser la défiance qui a mobilisé une bonne partie de la population autour de l’exigence de reddition de compte sur la gestion du Fonds de Petrocaribe. L’on oublie de penser la politique en termes de rapport de force et du jeu d’intérêts entre les acteurs, l’on continue de mélanger la niaiserie et l’action militante, animée, le plus souvent, par le ressentiment, le désir de vouloir tirer sur tout ce qui bouge. L’on se complait à s’accuser mutuellement sans être en mesure d’établir des passerelles de rencontre pouvant donner lieu à la montée collective en généralité ou la possibilité d’aplanir les angles en vue de nous projeter collectivement comme fer de lance efficace pour la transformation de la société dans l’intérêt de la majorité de la population. Pendant ce temps, Quel que soit le niveau de notre conscience politique, l’on est pris main et pied par les mêmes chaines d’un ordre social ségrégatif, dominé par la corruption, le crime de toutes sortes : l’on ne cherche entretemps à fabriquer que de faux ennemis, de fausse inimitée, aux milieux des potentiels acteurs du changement, pour satisfaire des egos endoloris, l’on est plus enclin à la recherche de palmes que de s’engager dans le mouvement réel de rupture.

Tout ceci, en fait, c’est pour vous dire qu’il est difficile de penser le changement de la société avec le mot jeune. D’ailleurs, comme beaucoup l’on déjà montré, c’est un concept difficile à définir. Parazelli, par exemple, pense qu’être jeune est un passage à l’âge adulte dont le sens et les modalités sont associés au contexte social, historique et culturel d’une société donnée. Cette considération définitionnelle montre la complexité caractérisant toute tentative de penser à une définition de cette catégorie. C’est cela qui pousse Pierre Bourdieu à affirmer que la jeunesse n’est qu’un mot. Lorsqu’on dit jeune, l’on ne sait pas réellement si l’on doit se référer à la question de l’âge biologique et naturelle ou à une catégorie socio-historique. À cet effet, penser le changement de la société revient à se référer à des éléments plus faciles à comprendre, plus clairs à manier, des éléments sans équivoque permettant de bien se situer sur l’échiquier de lutte réelle pour le changement : d’où l’importance du mot projet en politique : quel projet charrie-t-on, quel engagement fait-on montre ? La notion de jeunesse fait partie des mots uniformisants, sans contenu réel, utilisés dans le camp politique en vue de semer de la confusion, du flou, et empêcher que des lignes de différenciations soient clairement définies en termes de projets et d’idées portées sur le devenir de la société. L’on doit en effet exiger que l’offre politique soit plus sérieuse, portée sur des projets, des carrières sociopolitiques clairement marquées par l’engagement, le patriotisme, le sens du bien commun, la maitrise des enjeux du monde contemporain à l’échelle régionale et mondiale.

Dès ses 17 ans, Anténor Firmin s’est engagé dans la politique et a marqué grandement sa génération, comment selon vous cet homme pourrait servir de modèle pour la jeunesse d’aujourd’hui ?

Anténor Firmin est un modèle de combattivité politique et intellectuelle. Il ne cherchait pas à se définir comme jeune, il se mettait au travail pour devenir un des plus importants intellectuels de la fin du 19siècle. Pour défendre son pays, il s’alliait avec les plus belles figures intellectuelles et politiques du 19e, comme Edmond Paul ou Jean Pierre Boyer Bazelais, au sein du parti libéral qui a été un des plus beaux creusets de savoir et d’engagement politique que le pays a connu. L’on passe notre temps à caricaturer le parti libéral en le réduisant à un simple slogan : slogan également caricaturé. Ernst Bernardin, par exemple, montre que le projet de ce parti était plus profond que l’histoire que l’on en fait le plus souvent. Sa lecture s’oppose à celle faite par Sabine Manigat ou  Jean-Price Mars.  La compréhension de l’engagement de Firmin ne peut pas se passer de la compréhension de ce que c’était le Part libéral au sein duquel il a fait ses premières armes politiques. J’ai toujours cru dans la nécessité de consacrer de profondes études de la réalité politique de nos deux premiers partis, en évitant de les coller de manière paresseuse de simples slogans. La grandeur des intellectuels des personnalités ayant composé le parti libéral donne déjà une idée de l’esprit qui a animé ce projet. Par exemple, l’on ne dit pas que le slogan de ce parti, le pouvoir aux plus capables au service du plus grand nombre, correspondait aux idées saint-simonistes très en vogue durant cette époque. Ce parti a été clairement un parti de la gauche libérale voulant associer progrès économique à la redistribution sociale. L’insistance sur l’importance du parti libéral évoquée avec acuité ici, c’est juste pour montrer qu’il est plus sérieux de saisir la trajectoire de Firmin en mettant en évidence le lieu de son enracinement politique au lieu de se focaliser sur l’âge à partir duquel il s’engageait au sein de sa société.

Propos recueillis par le sociologue Grégory Songer CLERVEAUX

CP: Jeanty Junior Augustin, Archives Reuteurs

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