Adlyne Bonhomme, une parole poétique qui va lentement mais sûrement

Si Adlyne Bonhomme est une des voix des plus prometteuses de la poésie haïtienne, il nous semble sans doute que c’est pour au moins deux raisons : Primo, elle fait tout de suite une poésie qui lui ressemble. Une poésie qui va lentement mais sûrement. Une poésie aphorique qui puise beaucoup dans un aphorisme personnel chez l’auteure. Secundo, on sent dans la parole d’Adlyne une certaine humilité voire un profond respect envers l’Institution littéraire.

Dans cet entretien réalisé dans le cadre des échanges Comment J’écris, autour de son œuvre L’éternité des cathédrales, elle revient sur ces grandes voix qui ont marqué sa poésie, mais aussi surtout, comment elle s’attèle pour trouver sa propre voix.

Comment j’écris : Une question taquine nous vient tout de suite pour débuter ces échanges. Dans l’œuvre L’éternité des Cathédrales, ça ne bavarde pas trop. Vous parlez en très peu de mots. Dans la vie aussi, Adlyne est quelqu’un de taciturne, quelqu’un qui parle peu ?

Adlyne Bonhomme: Je suis de ces personnes effectivement qui parlent très peu. Je ne parle que par besoin. Il y a tellement de risques à se jeter dans les eaux de la parole. Je crois que les gens ont la parole trop facile. Je crois dans une parole avec un motif.

Mais dites-nous, qu’est ce qui peut se passer dans une vie (la vôtre précisément) pour qu’on décide d’écrire L’éternité des Cathédrales ?

Dans la vie, il se passe bien de choses bien ou mal qui amènent des réactions différentes. Écrire L’éternité des Cathédrales, c’est exprimer un amour qui se mêle aux bruits de la ville, aux peurs, à tous les tremblements et les soubresauts. C’est également une façon de chercher autre chose que l’inquiétude, le refoulement, le désastre, la solitude et l’amertume qui sont autant d’éléments entravant notre vie, la mienne particulièrement.

Un sentiment de doute aussi. Car, après avoir longtemps été lectrice de Béatrice Bonhomme, de Marie Claire Bancquart, de Lyonel Trouillot, de René Philoctète ; on se demande, mais perplexe : est-ce qu’on va pouvoir trouver un ton. Le vibrato intime, pour penser un peu à Louis-René Desforets.

Après, ce fut un sentiment de soulagement, pas d’avoir apporté quelque chose de tellement pénétrant à la poésie. Mais d’accepter de m’ouvrir au monde. De me déshabiller.

On constate dans ce livre, une poésie qui n’est pas dans l’étalement, mais plutôt dans une certaine concision du propos, une justesse recherchée des images et une précision du mot. Est-ce ainsi que vous concevez la poésie ?

Oui. Je ne vais à la ligne vraiment que par besoin,  »par nécessite » pour penser au poète Jean Follain. Ecrire, c’est pour moi d’ailleurs un risque. Je dis exactement ce qui demande à se jeter sur la page.

André Laude a l’orgueil du poète. Moi, c’est celui de la lectrice de Char, de Phelps, de Sacré, de Castera… Il y a comme cela une prudence. Je vais doucement. Un peu lentement. Presque tâtonnant. Le langage poétique, j’essaie de me l’approprier progressivement. Un souffle plus large, ça arrivera peut-être.

Dans cette façon sobre, concis, presqu’elliptique d’écrire, on pense tout de suite en Haïti au grand poète Georges Castera comme vous venez de le citer. Est-ce un auteur que vous appréciez beaucoup ?

Beaucoup. Il a fait école. Ça m’arrive de me tenir distante quelquefois de lui pour ne pas le repiquer inconsciemment.

C’est un poète avec deux langues qui laissent de marbre. Castera, comme vous l’avez évoqué, c’est l’expérience de l’ellipse. C’est un poète engagé politiquement, mais aussi socialement. C’est une intelligence qui fait se croiser deux rives : celle du sensuel et celle de la dénonciation.

Dans le livre, à part l’amour, le désir, la passion, il y a aussi deux thèmes importants qui se déploient çà et là, et parfois se télescopent : la solitude et la liberté. Pensez-vous qu’être seule, c’est être libre ?

C’est assez complexe, je crois. On peut être seule et ça ne veut pas dire qu’on est libre. Être libre, c’est se sentir bien dans sa peau, accompagné ou pas.

Depuis quelques mois en Haïti, on assiste à une montée d’un cran de l’insécurité. Les gangs font un peu la loi, assassinant des civils sous un silence un peu criard du gouvernement. Les exemples de crimes sont nombreux et assez révoltants. Certains accusent le gouvernement de Jovenel Moïse d’avoir signé un pacte avec le diable. Quel regard Adlyne porte sur ces événements macabres dans son pays ? Pensez vous que la littérature peut servir à lutter contre cette montée de l’insécurité ?

Oh, un regard inquiétant ! Je crois que c’est celui de tous les citoyens. La vie est précaire et chaque jour davantage précarisée par un système politique irresponsable et irrespectueux de la vie des citoyens.

La littérature n’a pas la clé, en terme concret, pour changer les choses. Char écrit d’ailleurs que  »la réalité ne peut être franchie que soulevée ». Mais dire, je crois, c’est le commencement de l’épreuve de la réalité. Car, ça peut permettre une meilleure compréhension des faits et jouer la carte d’une espèce de sensibilisation.

Kalbesh Kutsonya,

Journaliste, écrivain

Comment J’écris est une initiative du Club de Lecture Exprime-Toi (Togo).

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