Être écrivain serait un désastre si on n’est pas habité

Kokouvi Dzifa Galley est une plume des plus fécondes de la littérature togolaise de ces dix dernières années. Quatre fois finaliste du Prix RFI Théâtre, il est l’auteur d’une quinzaine de textes éparpillés dans les revues, recueils collectifs et publications personnelles. Dans cet entretien accordé dans le cadre des échanges littéraires « Comment J’écris », il révèle ses coulisses du Prix RFI Théâtre, et sa vision de l’écrivain

Comment J’écris: bonsoir Kokouvi Dzifa Galley. Merci de nous accorder cette interview que nous aimerons justement entamer avec une actualité : Vous faites partie cette année, et pour la quatrième fois, des finalistes du Prix RFI Théâtre. Votre texte Hangbè a été retenu parmi les 13 textes finalistes de cette édition. Dites-nous quel sentiment vous anime depuis cette sélection ?

Kokouvi Dzifa Galley: je suis très heureux de cette sélection. Ce n’est pas automatique. Ce n’est pas un colis à la poste. En amont, il y a avait un projet d’écriture intitulé Hangbè, puis une candidature, donc une attente. C’est intéressant de savoir que l’investissement constant, consenti sur de nombreuses années n’est pas perdu. Un texte, c’est beaucoup d’heures à être assis à table, et debout en pensée. Des années de travail. Mais après ce premier sentiment de joie, il y a l’autre question qui surgit :  » Qu’en sera-t-il de l’issue ? « . N’oublions pas que certains monuments de notre littérature sont déjà allés plus loin, en gagnant le prix, notamment Kossi Efoui (en 1989 avec son texte Le Carrefour) et Kangni Alem (en 1990 avec _Chemin de croix). À l’époque le prix s’appelait le Grand Prix Tchikaya U’Tamsi du concours théâtrale interafricain RFI. Quand on a un tel héritage, être finaliste n’est plus une grande victoire en soi, mais c’est une bien précieuse petite joie quand même.

Votre texte Hangbè retenu pour la dernière ligne droite, est un texte, si nos infos sont bonnes, conçu pendant une résidence d’écriture en France. Dites-nous dans quelles circonstances ce texte est né ? Et quel est le projet derrière son écriture ?

Oui, Hangbè est un texte écrit en résidence, une résidence de cinq semaines à la Chartreuse, Centre national d’écriture du spectacle en France. C’est un projet que j’ai porté longtemps. J’ai un agenda assez chargé de sujets d’écriture que je collecte au quotidien et il y a des sujets qui attendent d’être écrits depuis plus de 15 ans. Quand j’ai senti que je pouvais aborder Hangbè dans sa phase d’écriture, j’ai écrit un projet d’écriture que j’ai soumis aux différents appels à résidence. C’est ainsi que La Chartreuse a retenu ma candidature pour travailler sur Hangbè.

Ce texte est un hommage à la figure de Hangbè : une femme légendaire qui régna de 1708 à 1711. Elle a été la base de la création du corps des Amazones (du royaume de Dahomey). C’était une femme assez moderne pour son époque déjà. Dans mes recherches, j’étais vraiment impressionné par tout ce que j’ai lu sur elle de 1708 à 1711. Elle a donc existé vraiment, ce n’est pas un conte. La pièce dévoile les interstices du pouvoir du royaume de Dahomey, avec pour figure principale Hangbè, sœur jumelle du feu Roi Akaba. À la disparition de son frère jumeau Akaba, Hangbé, se doit de porter la destinée de son peuple, et faire face à l’hostilité des invasions, ainsi que celle d’une société à dominance patriarcale.

Aujourd’hui, au Bénin, certaines personnes pensent que l’histoire de Hangbè est une invention. Pour d’autres, c’est réel. Mais moi, ayant beaucoup lu sur elle, je crois qu’elle a existé. Et rendre hommage à Hangbè, c’est rendre hommage à toutes les femmes pour leur bravoure.

Cela fait 4 fois d’affilée que vos textes sont retenus pour la finale du Prix Théâtre RFI. Une fois ou deux, on peut parler d’un coup de chance hasardeux. Mais 3 à 4 fois, attention, ça fait sérieux. Dites-nous tout le travail qui se fait en silence pour être toujours présent à ce stade ? Quel est le secret ?

Non, il n’y a pas de secret. Pour écrire un texte, il faut parfois un sujet. Il y a ensuite la phase de recherche, de lecture, d’écriture de projet, et d’écriture du texte même. Les différentes phases de réécriture et de lecture. Il faut au moins quatre ans de travail pour boucler l’écriture d’une pièce de théâtre. En tout cas, c’est mon point de vue. Il faut aussi avoir l’habitude d’écrire tous les jours, de lire aussi. La lecture est l’autre versant de l’écriture. Il faut avoir une vie d’auteur comme on peut être maçon, boulanger, portefaix ou banquier.

Mon premier texte finaliste Requiem a été retenu en 2016. J’ai commencé à l’écrire en 2006. Arènes intérieures a été aussi entamé en 2006. Il sera finaliste du Prix RFI en 2017. Ça fait donc 11 ans que ce texte a pris pour avoir une maturité ou une maturation, avant d’être publié en 2018 aux Éditions Passage.

L’enclos (qui sera retenu en finale du Prix RFI en 2019), mon texte qui traite du sujet de l’esclavage est écrit en 2012. Donc tous ces textes finalistes ne sont pas écrits en une année. Et puis, il y a une chose que j’ai compris avec le temps : c’est qu’il ne faut pas se presser.

Vous mélangez pratiquement tous les pinceaux. Tantôt nouvelliste ou conteur, tantôt poète et dramaturge. Mais le grand public vous connaît plus dans les arcanes du théâtre. Vous sentez-vous personnellement plus un dramaturge que poète ou conteur ?

« Dans la maison de mon père, il y a plusieurs demeures », et chaque demeure est autonome. J’ai pour objectif d’élargir ces territoires de conquête et de repossession de soi d’ailleurs. Écrire c’est comme construire sa maison, et dans la maison, il y a plusieurs pièces, chaque pièce a ses meubles et une décoration particulière. C’est ainsi que je vois l’écriture et les genres. Il y a une pensée que j’aime bien : « Le roman, la nouvelle, le théâtre, l’essai sont des départements de la poésie ». Je trouve une certaine justesse à cela.

Pour vous, qu’est ce donc le théâtre ? Qu’est-ce que le théâtre exige de vous plus que les autres genres littéraires ?

Le théâtre, c’est la vie. C’est l’ombre portée de l’humain au soleil.

Aujourd’hui le roman est adapté au théâtre, donc la frontière entre les genres est transparente. À ta fenêtre, tu peux apercevoir l’autre genre faire sa toilette. Chaque genre a une technique qu’un auteur se doit de maîtriser.

Le texte au cœur de ce premier numéro de Comment J’écris, est intitulé Un pas avant… C’est une pièce de théâtre éditée en 2018 chez les Editions Awoudy. Mais bien avant cela, ce texte a connu un destin particulier. En 2012, le texte traduit en allemand, a été joué au Théâtre de Konstanz en Allemagne. Évidemment de beaux souvenirs de cet événement doivent vous rester. Mais quel est pour vous, le meilleur souvenir qui vous habite et qui vous marque encore très profondément aujourd’hui ?

Voir Alpha Ramsès jouer. C’est la première fois que je le voyais jouer. J’étais subjugué. C’est un acteur fabuleux. C’est dommage de ne pas le voir jouer à Lomé. C’est une perte immense pour nous, de ne pas pouvoir voir cet acteur sur scène ici.

Un pas avant… est une pièce qui traite fondamentalement de la migration clandestine. Une oeuvre qu’on peut classer dans cette littérature dite de « migritude ». En écrivant Un pas avant…, en concevant les personnages de Nestor et de Jonas, ou encore de Max, aviez-vous en tête cette ambition ou ce souci d’appartenir à cette famille de grands écrivains comme Fatou Diome, Aminata Sow Fall, Dany Laferrière, Alain Mabankou, … qui dans leurs œuvres traitaient assez de ces questions de migration et d’exil ?

Oui, je me sens de la famille des auteurs. Ces auteurs font partie de ceux qui m’ont invité en littérature. Fatou Diome, Aminata Sow Fall, Dany Laferrière, Alain Mabanckou et plein d’autres. Mais si nous sommes dans la thématique de l’immigration et de l’exil, j’ajouterai Théo Ananissoh, Kossi Efoui, Sami Tchak, Kangni Alem et plein d’autres auteurs.

Donc c’est tout un foisonnement. Ce sont des auteurs qui m’habitent.

Dans l’œuvre, vous avez touché certains faits et destins des deux personnages Jonas et Nestor, qui peuvent conduire à choisir l’exil : chômage, détournement de fonds, corruption, précarité économique et sociale, etc. Pensez-vous que choisir de migrer clandestinement, c’est forcément ne plus avoir le choix ?

Pour moi, c’est aussi surtout et avant tout un choix. Volontaire ou forcé, c’est l’acte final qui compte, quand on est Nestor, Max, Pastor Deliver, Marcel, Jonas dans Un pas avant. C’est leur choix en fin de compte et c’est ce qui compte pour moi.

Vous avez écrit ce texte, cela doit faire environ une décennie. Mais aujourd’hui le thème de migration reste d’actualité plus que jamais. Selon vous qu’est ce qui explique cette persistance de la situation ? Quel regard portez-vous aujourd’hui sur le sujet ? Est-ce un regard différent ou plus neuf que celui que vous avez à la naissance de Un Pas avant… ?

Il n’y a rien de nouveau sous le soleil, nous le savons. Les mêmes causes produisent les mêmes effets dans les mêmes conditions.

Donc la persistance des causes dit tout. Mon regard est demeuré le même et je ne suis jamais parti de cette gare-là. La gare des causes qui prennent de plus en plus d’ampleur. Ces causes deviennent un gouffre. Ça creuse, ça se creuse ,ça s’amplifie au fur et à mesure que le temps passe. Au lieu que ce soit l’événement contraire ça devient un Tsunami. C’est ça qui m’étonne.

C’est votre personnage Nestor qui parle :  » Là où on va, Dieu est mort depuis la découverte de l’atome. Mais c’est bien comme ça ! Faut pas compter sur Lui pour trouver du travail […] » (p. 32). Pensez-vous que l’hyer-réligiosité des pays du tiers-monde freinent leur développement ?

Effectivement, si tu vis en Europe et que tu fais jeûne et prière pour payer ton loyer à la fin du mois, tu attendras longtemps. Parce que là-bas, c’est l’esprit cartésien qui demeure, qui fait fonctionner les choses. Parce que là-bas, c’est le capitalisme. Là-bas n’est pas ici.

Oui, nous croyons toujours que Dieu va faire les choses à notre place et on le chante d’ailleurs :  » Dieu va faire des miracles « . Tant que nous chanterons cela donc on va s’asseoir et attendre des miracles. Il vaut mieux aller à la cour de miracles. Il y a aussi le travail qui est le plus grand des miracles pour moi.

Enfin, nous nous sommes amusés à faire un petit travail d’intertextualité. Dans la littérature togolaise, on peut relier Un pas avant… à deux autres pièces de théâtre : Un continent à la mer de Apedo-Amah, et Atterrissage de Kangni Alem. Bien évidement parce que ces deux autres livres traitent aussi la question de la migration clandestine. Mais plus précisément, il y a une mise en situation sans issue : le désert chez vous, le radeau au milieu de la mer chez Apédo-Amah ; avec la confrontation de personnages de classes différentes s’accusant sans cesse mutuellement. Et, le rêve prémonitoire de Jonas n’est pas du tout loin du rêve prémonitoire de Fodé dans Atterrissage. Ces deux livres sont-ils des livres que vous appréciez personnellement ? Ont-ils eu une influence certaine sur vous dans l’écriture de Un pas avant… ?

J’ajouterai à ces deux ouvrages, Trans’ahéliennes de Rodrigue Normand. Je ne dirai pas que ces trois livres ont eu une influence sur moi mais plutôt une incontournable résonance. Il y a un certain écho de ces productions dans mon univers intérieur. Absolument, il y a un incontournable écho, une émission de sons qui s’amplifie en moi. Il faut faire corps avec l’existant pour exister. Et, toute production antérieure à notre naissance en tant qu’individu et celle qui se fait durant notre existence devrait appartenir à notre patrimoine génétique d’auteur. Si on fait une carte de notre ADN, on doit y trouver des traces des influences, des feuilles, des troncs, des racines, des éléments de productions antérieures.

C’est en cela que le livre naît du livre. Il est vital pour un écrivain d’être habité par ceux qui l’ont devancé. Donc il y a une socialisation que l’écrivain doit faire, une initiation perpétuelle. C’est aussi cela la transmission.

À ces trois ouvrages, j’ajoute la voix de ma mère et les contes de ma grand-mère. Être un écrivain serait un désastre si on n’est pas habité par ses contemporains et ceux qui sont venus avant nous. Toute batterie de production doit nous permettre de briller. C’est comme la pile qui donne l’énergie à l’ampoule pour produire le mot.

Kalbesh Kutsonya

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