Highest 2 Lowest : Que vaut le nouveau film de Spike Lee avec Denzel Washington et A$AP Rocky

« En bas, la chaleur frappait comme un poing, écrasant la vitre. Ici, en haut, l’air était pur, frais. C’était un autre monde. » Dans son roman King’s Ransom (1959), Ed McBain résumait ainsi les deux mondes qui s’affrontent. D’un côté, l’opulence de ceux qui possèdent tout ; de l’autre, la crasse de ceux qui n’ont rien. Les beaux quartiers d’un côté, les ghettos de l’autre. Une opposition que le titre français de l’adaptation du roman par Akira Kurosawa traduit parfaitement : Entre le ciel et l’enfer (1963). Peut-être, avec cet extrait, McBain pressentait-il déjà la chute que mettrait en scène Highest 2 Lowest dans l’œuvre cathédralesque de Spike Lee.

Réalisateur prodigieux, maître de la narration du sensible, avec un regard juste sur la condition afro-américaine, Lee — auteur notamment de Do the Right Thing (1989) et Malcolm X (1992) — amorce ici un virage tardif dans sa carrière. Lui qui a longtemps produit ses films avec « 40 Acres and a Mule » se plie désormais aux nouvelles logiques de production, plus industrielles, plus globalisées. Cette évolution n’est pas anodine : elle trouve un écho direct dans le récit même du film.

Highest 2 Lowest s’ouvre sur David King (Denzel Washington) dans son penthouse de Brooklyn. Producteur de musique, il mène une vie calme et ordonnée aux côtés de sa femme Pamela (Ilfenesh Hadera) et de leur fils Trey (Aubrey Joseph). À la tête de Stackin’ Hits, le label qu’il a fondé, King s’est forgé la réputation d’avoir « la meilleure oreille de l’industrie ». Notoriété bien méritée, car il est derrière une cinquantaine de Grammy Awards, et ses productions dominent les plateformes de streaming. Pourtant, un problème le tourmente. Cinq ans plus tôt, il a vendu sa participation majoritaire dans la société. Aujourd’hui, un holding tente de prendre le contrôle du label, et King est prêt à tout pour l’en empêcher. Pour sauver son empire, il n’hésite pas à mettre en gage la plupart de ses biens personnels, dont son penthouse et ses collections d’œuvres d’art.

Pour affronter cette mauvaise passe, King peut compter sur sa femme Pamela, qui se consacre surtout aux œuvres philanthropiques du couple, ainsi que sur son chauffeur Paul (Jeffrey Wright). Les deux hommes sont amis de longue date, au point que leurs fils sont eux aussi inséparables.

King reçoit un appel anonyme : son fils vient d’être enlevé. Le ravisseur exige 17,5 millions de dollars, en billets de mille francs suisses, pour garantir le retour de Trey. King prévient aussitôt la police et accepte de payer la rançon, quitte à sacrifier son entreprise. Mais quelques heures plus tard, Trey est retrouvé sain et sauf. Le kidnappeur s’est trompé d’enfant. C’est Kyle (Elijah Wright), le fils de Paul, qui a été enlevé. King hésite alors à payer la rançon pour l’enfant de son ami.

Après de longues hésitations, et soucieux aussi de préserver sa réputation, King finit par accepter. Convaincu que la police réussira à retrouver l’argent, King donne son accord. Des agents en civil se déploient dans la ville. Une balise GPS, soigneusement dissimulée dans le sac, devient leur seul espoir de remonter la piste. Mais rien ne se déroule comme prévu : les complices du ravisseur réussissent à s’emparer de l’argent et à se débarrasser de la balise. Kyle est finalement retrouvé sain et sauf — mais King, lui, a perdu toute trace de son argent.

Là où Kurosawa confiait à la police le soin de retrouver l’argent, Spike Lee, lui, s’obstine à faire descendre King sur le terrain. Épaulé par son chauffeur Paul, il plonge dans les bas-fonds pour affronter le ravisseur. Ils découvrent qu’il s’agit de Yung Felon (A$AP Rocky), ancien détenu et rappeur en herbe qui idolâtre King et rêve d’intégrer son label. Ce face-à-face débouche sur un battle improvisé, à la tragédie grecque. Dans cette arène musicale, les deux hommes incarnent deux mondes qui s’affrontent. Ou peut-être, plus subtilement, les deux faces d’une même pièce.

Lee dispose, dans ce film, de tous les ingrédients d’un grand film. C’est sa cinquième collaboration avec l’acteur multi-oscarisé Denzel Washington, après Mo’ Better Blues, Malcolm X, He Got Game et Inside Man : L’Homme de l’intérieur. À la photographie, Matthew Libatique — deux fois nommé aux Oscars — retrouve Lee, avec qui il avait déjà collaboré sur She Hate Me (2004). Le cinéaste s’appuie en outre sur le classique de Kurosawa, solide fondation narrative. Mais il faut croire que toutes ces bonnes intentions n’ont pas empêché le film de sombrer dans son propre enfer. Ou peut-être, tout simplement, que les remakes lui réussissent moins. Ce n’est d’ailleurs pas une première : en 2014, il s’était déjà essayé à l’exercice avec Da Sweet Blood of Jesus, remake du film culte Ganja & Hess (1973) de Bill Gunn. Et cela n’avait pas davantage convaincu que cette fois.

Le scénario de Highest 2 Lowest, signé Alan Fox, est cousu de fil blanc. Le premier tiers du film traîne en longueur, digne d’une telenovela, où l’on voit Trey se plaindre du peu de temps que son père lui consacre, tandis que des artistes multiplient les efforts pour approcher King. S’il y a une chose à en sauver, c’est sans doute l’appartement du couple, avec sa vue imprenable sur la skyline de Manhattan. Entre les tableaux contemporains et les œuvres filmées avec admiration, le film rend un vibrant hommage aux grands noms afro-américains. Cela dit, le surjeu de Washington dans cette partie accentue les incohérences du scénario. Son personnage est présenté comme le roi de l’industrie musicale — à la fois bien installé et avant-gardiste. Il monologue longuement sur l’importance des valeurs, de la passion, et sur les dangers que représente l’intelligence artificielle pour la création artistique. Il affirme que sa passion pour la musique vaut mieux que l’argent. Et pourtant, empêtré dans des querelles financières, le voilà accordant soudain beaucoup plus d’importance à l’argent qu’aux valeurs qu’il est censé incarner. En effet, le film dit beaucoup, mais montre peu. Or, l’économie de l’explicite a longtemps caractérisé la filmographie de Lee. Dans Crooklyn (1994), par exemple, il n’a pas besoin de sermonner sur la famille, la mémoire ou la dignité pour toucher juste : tout passe par la mise en scène, par les détails du quotidien et la tendresse du regard.

L’incompétence affichée par la police — incapable de localiser un appel, de suivre une transaction ou de traquer un criminel loin d’être un génie — paraît trop appuyée pour qu’on la prenne au sérieux. Quant à la mise en scène du face-à-face entre Denzel Washington et A$AP Rocky, filmée sans doute pour créer un « moment de cinéma », elle ressemble davantage à une séance d’improvisation promotionnelle qu’à une véritable scène de film. D’ailleurs, comment ne pas évoquer la bande-son ? Dans un film dont le héros est producteur de musique, le résultat sonore déçoit. Les violons et les pianos, censés renforcer la tension dramatique, paraissent convenus, presque caricaturaux. L’ensemble manque de modernité : on se croirait revenu aux années 1990 — et cela vaut autant pour la musique instrumentale que pour les titres chantés.

Il y a bien quelques pièces à repêcher de ce Titanic de 133 minutes et 25 millions de dollars, échoué quelque part dans le purgatoire. Les génériques d’ouverture de Lee restent toujours un régal. La vue du pont de Brooklyn qui ouvre Highest 2 Lowest impose une majesté familière, presque mythique. Et la chanson finale, interprétée par Aiyana-Lee sur le piano de Rickey Pageot (d’origine haïtienne) apporte une touche de grâce inattendue.

Cela dit, le film se regarde sans déplaisir et l’on s’ennuie rarement. La photographie, signée Matthew Libatique, est soignée, parfois éclatante. Par moments, le film adopte les codes du clip musical, sans pour autant en abuser. Pour filmer la musique, Libatique n’en est pas à son coup d’essai : on lui doit déjà The Prom de Ryan Murphy, ainsi que A Star Is Born et Maestro de Bradley Cooper — ce dernier lui a d’ailleurs valu une nomination aux Oscars en 2024. Les admirateurs de Denzel Washington seront, eux aussi, comblés. Spike Lee en est visiblement le premier : il le garde à l’écran du début à la fin, comme pour célébrer leur cinquième collaboration. C’est moins le cas pour A$AP Rocky, qui n’apparaît qu’au dernier quart du film.

Tout compte fait, le film aura confirmé les pires craintes des observateurs qui suivaient le projet depuis l’annonce de Spike Lee à la réalisation, en février 2024, après que plusieurs cinéastes ont décliné l’idée de s’attaquer au chef-d’œuvre de Kurosawa. Lee n’a pas réussi à se maintenir sur les hauteurs.

A propos de l'auteur:

Laisser un commentaire

En savoir plus sur Le Firmin

Abonnez-vous pour poursuivre la lecture et avoir accès à l’ensemble des archives.

Poursuivre la lecture