Fin du mandat présidentiel : Le sociologue et politologue William JEAN retranche au profit d’une politique réelle en Haïti

L’histoire de la nation haïtienne au XXI siècle est parsemée de mouvements populaires laissant croire que l’instabilité politique chronique est le plus puissant gène ayant généré la naissance de ce singulier petit pays. Ces mouvements populaires sont le plus souvent arrangés autour des projets porteurs de revendications socio-économiques qui ne cessent de conquérir les espaces publics et façonnent en même temps l’opinion publique. Ils s’inscrivent aussi dans une tentative de conquérir le pouvoir central afin de matérialiser les velléités portées par les larges secteurs marginalisés de la nation. Ce fut le cas des mouvements enregistrés durant la présidence de Aristide, Préval, Martelly et encore plus récemment ceux de la présidence de Jovenel MOISE.

Pendant que les précédentes opinions ayant orchestrées les situations de vive tension politique sur la présidence de Jovenel Moise baissent considérablement à travers l’espace socio-politique haïtien, une nouvelle fait surface et occupe presque tous les médias aujourd’hui. Cette opinion nouvelle qui se construit autour de la fin du mandat présidentiel de Jovenel MOISE se voit comme le terreau fertile d’éventuelles tensions politiques dans le pays entre les partisans de deux approches différentes prescrites par la constitution. La première est consacrée dans l’article 134-1 de la constitution 1987 amendée, ainsi stipulé : la durée du mandat présidentiel est de cinq ans. Cette période commence et se terminera le 7 février suivant la date des élections. La seconde se lit à travers l’article 134-2 : […]. Au cas où le scrutin ne pourrait avoir lieu avant le 7 février, le président élu entre en fonction immédiatement après la validation du scrutin et son mandat est censé avoir commencé le 7 février de l’année de l’élection. À la lumière de ces deux articles susmentionnés, un groupe prévoit une fin de mandat le 7 février 2021 et un autre le prévoit pour le 7 février 2022.

Dans le but de faire point sur l’affaire, le Firmin a jugé de bon de s’entretenir avec un scientifique. Ainsi, il a contacté le professeur William JEAN à travers l’organe de Rodney PIERRE.

Le Firmin: faites-nous une brève présentation de vous ?

William JEAN : Déjà, je suis William JEAN. Sociologue et politologue. Professeur à l’Université d’Etat d’Haïti (UEH). Je suis aussi le directeur exécutif d’un cabinet de consultation en projet. Je travaille avec plusieurs institutions internationales comme consultant. Donc, c’est un plaisir pour moi de donner mon avis sur la fin du mandat présidentiel de Jovenel MOISE qui lance comme un débat dans la société haïtienne et qui mérite de s’adresser à des gens ayant plus ou  moins la capacité de faire parler leur compréhension sur cette affaire.

En tant que professionnel et haïtien, comment vous vous sentez face aux instabilités chroniques que connait le pays ?

D’abord, il faut dire que la question d’instabilité politique en Haïti a été toujours une question arrangée par les élites dominantes ou par les oligarchies dominantes. Ces dernières sont constituées, selon moi, des élites économiques et des élites politiques. En conséquence, l’orientation que doit prendre l’Etat dépend du projet ou de l’agenda de ces deux catégories au niveau du pays. Du coup, parler de l’instabilité politique dans le pays, c’est se référer maintenant aux acteurs qui sont dans l’arène économique et l’arène politique. Je n’ai pas connu un instant où Haïti a été stable parce que quand on parle de stabilité, il faut mettre ça en adéquation avec la vie réelle de l’individu. Même lorsqu’il y a pas de tirs d’armes et des morts qui se pleuvent dans les rues ; il y a l’instabilité sociale et l’instabilité économique qui rongent tous. Quand on dit l’instabilité politique en Haïti, surtout les gens qui en parlent, notamment les politiques, ils considèrent seulement l’échiquier politique. C’est-à-dire, la scène sur laquelle se réalise les intérêts et les jeux politiques. Alors qu’il y a la vie sociale, la vie économique. Cette instabilité à laquelle ils se réfèrent n’est jamais politique. Elle le sera aussitôt que toutes les facettes sont considérées. Parlant de l’instabilité sociale, cela porte à garder  les catégories subalternes et marginalisées que l’Etat laisse végéter dans l’espace social vide sans adresser cette problématique. Ces catégories tiennent lieu l’instabilité sociale entant qu’elles sont majoritaires et ne sont pas adressées dans les politiques publiques de l’Etat.

Depuis quelques jours un débat contradictoire anime les espaces publics et médiatiques dans le pays sur la fin du mandat du président Jovenel Moise. Des parties partagent l’idée du 7 février 2021 et d’autres du 7 février 2022. Quel est votre avis sur cette question ?

Cette question de débat contradictoire est creuse. Car quand on regarde sur la scène politique haïtienne, on peut voir qu’il n’y a pas d’intérêts qui soient si différents que ça. Depuis 1986, ce sont les mêmes acteurs qui resurgissent sur l’échiquier politique. Du point de vue de la constitution, on peut tout au moins accepter cette contradiction, compte tenu de l’approche calendaire ou de l’approche constitutionnelle de la durée du mandat présidentiel en Haïti. Cependant, on ne pense à la constitution que lorsque la politique implore les jeux partisans. Ceci dit, les acteurs politiques haïtiens font souvent appel à la constitution par la simple volonté de trancher leurs différends politiques où le jeu partisan est enjeu sans jamais poser réellement les problèmes fondamentaux par rapport au mandat présidentiel. On pose la question seulement par rapport à la durée du mandat et non par rapport à son contenu.  Alors qu’il faut questionner ce qui a été réalisé durant ce mandat pour pouvoir parler de sa durabilité. Donc, on doit questionner le contenu du mandat pour pouvoir faire exister réellement le politique, c’est-à-dire pour voir à quoi sert un mandat et quelle est sa représentation sociale au sein de la société.

Au cas où le président laisserait le pouvoir, ou ne le laisserait pas, Selon vous qu’elles sont les enjeux politiques et sociaux que peut entraîner la possibilité décisionnelle du président dans l’un ou l’autre cas ?

Claude Moise a bien élucidé sur cette réalité en Haiti dans ses plusieurs ouvrages « constitutions et luttes pour le pouvoir en Haiti ». En fait, il constitue une référence sûre autant en science politique qu’en droit constitutionnel. Le problème, pour moi, ne peut pas se résoudre en pointillant la question du départ, mais lorsque la population tâche vraiment à faire ressortir d’un mandat les promesses  ayant été faites par le président en rapport à ce qui a été fait, concrétisé et réalisé par cette personne. Qu’il parte 2021 ou 2022, si la population n’arrive pas à remettre en question cette affaire de mandat par rapport aux réalisations, ce sera toujours les mêmes choses qui vont se répéter. Ceci dit, c’est le contenu qui compte en tant qu’il aide à comprendre pourquoi une durée de mandat sur l’échelon est important ou pas.

On reconnaît qu’Haiti se dit être un pays à prétention démocratique. Ceci dit, la dictature des lois et la dictature de la majorité sont deux plaques tournantes.  Au cas où la volonté populaire est contraire à ce que dit la loi, quelle position doit prendre le président ? Celle de la loi ou celle de la volonté populaire ?

Philosophiquement, le droit c’est toujours un rapport de force. Ceux qui ont la force en tant qu’instance coercitive arrivent toujours à imposer leurs volontés qui ont été inscrites dans les textes pour pouvoir diriger ou gouverner et dominer. Si le droit est au départ une question de force, la force est tout à fait incontournable aux lois pour pouvoir trouver leur applicabilité et s’en servent aussi comme cadres référentiels. À cet effet, si la force est du côté de la population le droit se courbera devant cette force. Car le droit pour être appliqué doit toujours du côté de la force.

Pour chaque instabilité politique que connait le pays, on résume souvent ces instabilités à la constitution où il y a toujours des désaccords sur la constitution. Pensez-vous qu’on peut trouver une solution aux problèmes d’instabilité politique dans une autre constitution ? Ensuite, y a-t-il une nécessité de doter le pays d’une autre constitution pour mieux réglementer les institutions publiques ?

La constitution n’est pas le principal responsable du problème, bien qu’elle constitue une part. Car une constitution c’est toujours un rapport de force de la théorie de lutte des catégories politiques pour pouvoir doter une société, un pays d’un instrument allant dans la volonté du dominant, au sens de la philosophie classique ou de la tradition angloxason du droit constitutionnel (Hans Kelsen, John Stuart Ford etc). En effet, une société doit pouvoir se donner les meilleures règles et normes qu’elle pense être bonnes pour pouvoir évoluer et fonctionner comme société. Donc au lieu de rallier le problème à la constitution, il est préférable de le rallier aux citoyens ayant donné naissance à cette constitution. Car ils n’ont pas su bien déceler l’esprit des lois de la société haïtienne. D’ailleurs Montesquieu eut à dire : c’est de notre volonté, de nos mœurs, de nos pratiques, de nos coutumes, de nos représentations etc que découle une constitution.

Nombreuses sont les décisions politiques haïtiennes qui sont prises sous l’obédience de la communauté internationale, en quoi une telle intervention peut-elle impacter la vie socio politique du pays ?

Il faut noter qu’il n’y a jamais eu de trêve dans la participation de la communauté internationale dans les affaires du pays. Au contraire, elle est là en permanence et agit en fonction de leur agenda propre. Ce qui est important ce n’est pas l’intervention ou pas de la communauté internationale, mais c’est quel agenda, quel objectif, nous comme haïtiens nous devons nous construire pour pouvoir réellement doter le pays d’un ensemble de principe opérationnel pour que nous puissions résoudre nos problèmes, nos différends entre haïtiens. Sinon, on aura toujours des hommes à gros bottillons pour nous piétiner.

Le principe de la non-ingérence est un des principes clés des principes généraux du droit international. Au nom et en vertu de quoi interviennent à chaque fois les Etats-Unis d’Amérique dans les affaires d’Haïti ?

Je vais te donner une illustration assez simple pour comprendre cette affaire : « ton papa te donnant à manger, à boire, à s’habiller. Tu as 25 ans. Tu es sur son toit. Puis, un jour tu rentres à 10h 30 du soir à la maison. Il te blâme. Et, comme riposte tu dis : « papa je suis mature et majeure ne me dis pas cela ». En fait, je fais cette métaphore pour dire que tant qu’on n’arrive pas à s’autodéterminer, on aura toujours sur le dos le fardeau de l’intervention de la communauté internationale, notamment les USA, dans les affaires d’Haïti.

De nos jours, les tensions politiques s’intensifient au point que chacun se trouve effrayé devant des éventuels bains de sang. Pour éviter un possible retour aux situations chaotiques, quelle serait votre proposition ?

Cette situation que nous vivons aujourd’hui est déjà chaotique. Pour moi, tant que les projets des catégories oligarchiques économiques et politiques dominant du pays ne trouvent pas corps par rapport aux intérêts du pays, aux intérêts de progrès et, ne cessent de piller l’Etat au détriment de la majorité, on aura toujours cet ensemble de marasme abyssal de vivotâtes.

Propos recueillis par Rodney PIERRE

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