Le peuple haïtien, le dindon de la farce des politiques

Le 7 février 1986 a marqué la fin du système totalitaire des Duvalier en Haïti. Ce régime totalitaire, auparavant dirigé par François Duvalier, ensuite par son fils Jean-Claude Duvalier, a pulvérisé toutes nos catégories politiques qui sont devenues caduques. Dans ces conditions, le régime sanguinaire des Duvalier peut-être bien accommodé à un régime sans loi. D’ailleurs Annah Arendt (1) eut à dire: un régime sans loi est celui qui se repose sur la volonté arbitraire ou capricieuse d’un homme ou d’un groupe d’hommes, volonté qui s’impose par la force et la contrainte. Par contre, il fallait de grands soulèvements populaires, des hommes et des femmes qui se sont battus jusqu’à perdre même leur vie, la mobilisation de la presse parlée, écrite et télévisée, et de la société civile. Toutes ces formes de manifestations étaient convergées vers une libération d’Haïti sous le joug de la dictature. Après cette lutte de longue haleine, le temps de la dictature est éculé, s’ouvre, par ailleurs, la voie de la démocratie. Haïti est entrée dans une nouvelle ère tant bien que mal et avec beaucoup d’interrogations.

Après ce chambardement dans le giron de la nation haïtienne, le regard se tournait vers certains acquis démocratiques — la liberté de la presse, l’État de droit, l’organisation des élections. Cette dernière, qui est l’une des empreintes de la démocratie, se réalise avec toutes ses imperfections, à plusieurs reprises. Successivement, de 1990-2017, les présidents — Aristide, Préval, Martelly et, dans un passé récent, Moïse — sont élus par une majorité populaire. Majorité populaire ? Oui et/ou non. Dans le prolongement de cette démocratie, on a la séparation des pouvoirs — si l’on veut parler au sens de Montesquieu — qui est répartie comme suit : les pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire. Cependant, en Haïti, on est aux antipodes de ce qu’on pourrait appeler la démocratie. Celle-ci s’est dévoyée et sert un petit groupe de personnes bien nanties dans le pays. La politique, l’économie et la justice sont aux mains de ce groupe aristocrate. Pourtant, le gros peuple croupit dans la misère et vit au quotidien.

Aristote (2), dans La politique, déclare ceci : « En démocratie, les pauvres sont rois parce qu’ils sont en plus grand nombre, et parce que la volonté du plus grand nombre a force de loi. » D’un autre côté, il semble d’abord restreindre la portée de cette phrase, puis il l’élargit, la complète et finit par établir un axiome : « L’équité au sein de l’État exige que les pauvres ne possèdent en aucune manière plus de pouvoir que les riches, qu’ils ne soient pas les seuls souverains, mais que tous les citoyens le soient en proportion de leur nombre. Ce sont là les conditions indispensables pour que l’État garantisse efficacement l’égalité et la liberté. »

Les idéologies politiques modernes sont largement des récits de la société qui placent le peuple au centre de l’attention. Les élites politiques justifient leur pouvoir par les bienfaits qu’ils ont sur lui. Les élections, les sondages, les journalistes, les animateurs de radio, les enseignants, les syndicats et les associations citoyennes prétendent donner une voix au peuple. Or, ce dernier considéré par certains comme « gwo zotèy », répond parfois avec beaucoup d’empressement à son devoir civique, comme ce fût le cas en 1991 lors des élections où Aristide a été élu président. Il vote pour changer sa condition matérielle d’existence, mais souvent ne récolte que du leurre. La paupérisation se fait question sociale et question politique. Il est perçu comme la conséquence de la nature d’une société, comme une tare d’un système sociopolitique qu’il faut réformer ou détruire. Toujours selon Arendt (3), lorsque, cessant de croire en la liberté, la révolution se donna pour fin le bonheur du peuple, les droits de l’homme se transformèrent en droits des sans-culottes.

Car, il existe un fossé béant entre les politiques, les bourgeois et le peuple. Comme corollaire, la déception, le découragement, et l’insatisfaction peuvent être lus sur le visage d’un peuple désabusé, déshumanisé, traumatisé, et qui est conditionné volontairement par une bourgeoisie compradore et une classe politique rétrograde et obscurantiste. Le peuple paraît important seulement lors des campagnes électorales. Comme il est fluctuant, les politiques en profitent pour pérenniser leur pouvoir à leur avantage et au détriment de celui-ci. Les politiques ne s’inscrivent pas dans une démarche de changement mélioratif du peuple haïtien, mais plutôt dans la lutte de places(4). En fait, les acteurs ne recherchent que le pouvoir politico-économique, l’honneur et le prestige. La politique est ce que par advient la société. Mais le peuple, le gros perdant. Malheureusement, tout se fait par et pour le politique. Un fugace regard nous permet de constater qu’Haïti est comme une voiture en perte de vitesse — frein défaillant, chauffeur maladroit et désappointé — qui dévale une pente déjà rocailleuse, et du coup met subrepticement en péril l’avenir de chaque haïtien. Les bonnes actions politiques sont diluées au prix de la popularité. Eu égard à cette politique crasseuse, comment la masse populaire pourra-t-elle avoir des espérances concernant son présent et son futur? Une phrase très répandue donne au peuple haïtien une lueur d’espoir, et s’inscrit dans une pensée prélogique ou pré-analytique d’Anselme Rémy et de François Houtart (5), « Nou sou kont Bondye bon ».

En revanche, il est important de repenser l’action et le résultat des hommes politiques. Les décisions hâtives des dirigeants primesautiers couplées aux actions ubuesques de certains membres de l’opposition qui ne présentent aucune alternative, et laissent présager un avenir assombrissant. À cet effet, les marginaux finissent par légitimer leur marginalisation. Une vraie révolution se révèle nécessaire, sinon on risque de s’enliser davantage dans les gouffres du sous-développement.

Obed DEUS

Bibliographie

1- Arendt, H. (1966). Eichmann à Jérusalem. Rapport sur la banalité du mal. Traduction française A. Guérin, Paris, Gallimard., éd. poche, Paris, Gallimard, 1991, coll. « Folio », 1991. (Eichman in Jerusalem: A Report on the Banality of Evil, New York, The Vinking Press, 1963).
2- Aristote (1982). La Politique, traduit par Jean Tricot, Paris, Vrin.
3- Anselme R. et François H. (2000). Haïti et la mondialisation de la culture. Étude des mentalités et des religions face aux réalités économiques, sociales et politiques, Port-au-Prince/Paris, CRESFED/L’Harmattan.
4- Paolo F. (1974). Pédagogie des opprimés, Paris, Éditions Maspero.
5- Gaulejac de, V et I. Taboada-Leonetti. (1994). La lutte des places, Paris, Desclée de Brouwer.

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